Dans le langage commun, on appelle ça un triomphe. Le 12 avril 2019, cinq anciens étudiants du British and Irish Modern Music Institute de Dublin sortent Dogrel. Le quintet n’en est pas à son coup d’essai, il a déjà produit deux recueils de poésie, mais le rock’n’roll offre une tout autre caisse de résonance. Quelques heures après la publication de ce premier album, la presse mondiale s’enflamme. Le respecté Guardian britannique s’émerveille de l’accent dublinois extrêmement prononcé de Grian Chatten, vante un "début parfait", et loue le génie de la scène irlandaise dont Fontaines D.C. est fondamentalement le fruit. D’autres vont plus loin encore, et parlent déjà du "meilleur groupe de rock" en activité, dans un genre pourtant bien fourni depuis quelques années (lire ci-contre).

Fatalement, la suite frôle la folie. Chatten, O’Connell, Curley, Deegan et Coll font trois fois le tour de leur mappemonde pour gratifier la terre entière de leur post-punk profond et survitaminé. "On était inondés de travail", nous explique Grian Chatten depuis Londres, où il est désormais installé. "Entre les concerts, les soundchecks, la presse et les tournées, on ne s’arrêtait jamais de travailler. À la fin, on était juste foutus, lessivés."

Outre ce fameux accent, qu’on lui fait en permanence remarquer pour son plus grand déplaisir, le chanteur, poète et parolier impose d’emblée une sorte de charisme animal. Sa voix est grave, ses réflexions intenses. Le personnage est dense, cérébral, et donne un peu le sentiment à son interlocuteur de poser les questions les plus stupides du monde, en introduisant systématiquement, par un soupir las, des réponses bien plus profondes que celles qui étaient attendues.

Quelques mois après la sortie de A Hero’s Death, suite tout aussi qualitative et plus mature que Dogrel, rencontre avec le frontman des poètes irlandais, qui n’attendent que la fin du confinement pour tout ratiboiser.


Les "débuts parfaits" du groupe ont-ils été difficiles à gérer ?

L’objectif principal était de rendre tout cela facile, mais ça n’a pas tout à fait été possible. Face à tout cet engouement, j’avais envie de me voler moi-même, de me concentrer sur mon amour-propre. Le temps venu, il est agréable d’être récompensé bien sûr, mais Dogrel n’a pas été conçu dans cette idée. Nous étions dans notre bulle précieuse, pleine d’émerveillement infantile. C’était organique, naturel, ces morceaux avaient simplement besoin d’être publiés. Puis le temps s’est accéléré.

Pas de chance, tout le monde loue "A Hero’s Death" aussi. Vous comprenez cet engouement ?

Je crois, oui. Je pense que notre musique est unique, et l’une des raisons à cela vient du fait que je n’ai jamais été un grand chanteur. J’ai toujours abordé la musique comme une façon de développer mes imperfections, les rendre plus imparfaites encore. Depuis mon plus jeune âge, je m’encourage à accepter mon idiosyncrasie [le comportement particulier, la personnalité psychique propre d’un individu, NdlR] et je considère fondamentalement cela comme la recette de la singularité.

Vos nouvelles compositions sont plus mélodieuses, vos envies créatrices ont sérieusement évolué ?

Nous n’avons pas eu le luxe de nous asseoir autour d’une table pour réfléchir à un son, une nouvelle direction, discuter des groupes qu’on aime. Nous étions guidés par nos émotions, le besoin d’exprimer certaines choses. L’une des choses qui vous fait le plus grandir, c’est l’ennui, la volonté de ne pas vous répéter. Faire une deuxième fois le même album m’aurait tué. C’eût été de la torture d’un point de vue créatif.


Quelles étaient ces émotions ?

Toutes les émotions que nous n’avons pas pu exprimer au cours des dernières années. L’un des gros problèmes des tournées, c’est qu’on attend de vous que vous soyez extraverti tous les soirs. Vous devez exprimer, transmettre, communiquer et diffuser quelque chose à très grande échelle. Ce qui vous laisse, in fine, très peu de temps et d’attention à diriger vers vous-même. Je vois Dogrel comme une œuvre extravertie, un ensemble d’observations sur le monde extérieur, et notamment les rues, quartiers et ambiances de Dublin. A Hero’s Death est davantage une série de réflexions sur nous-mêmes.

Aimez-vous vraiment être sur scène finalement ?

La plupart du temps, je chante des choses que personne d’autre ne peut réellement comprendre ou ressentir. Alors, bien souvent, sur scène, je suis centré sur moi, je dialogue avec moi-même. Mais je peux reconnaître l’audience, la ressentir quand j’en fais le choix. J’adore jouer avec cela. Certains soirs, je monte sur scène avec la ferme intention de ne laisser personne entrer dans ma sphère. Puis, au beau milieu du show, quelque chose se brise, je vois quelqu’un, et je réalise que je suis heureux d’être là. Le confinement a été très important pour nous. Mais, à un certain moment, vous vous demandez un peu ce que vous faites là, chez vous, quel est votre but dans la vie. Alors là, pour être honnête, je suis impatient de reprendre le live. Je suis prêt.

Le groupe s’est d’abord formé autour de la poésie. Écrivez-vous poèmes et paroles de la même façon ?

J’utilise chacun d’entre eux dans le même but : faire ressortir des émotions. C’est l’or, la pierre précieuse. La plupart du temps, lorsque j’écris, je creuse jusqu’au moment où je tombe sur une émotion, un ressenti. Il est là, l’essentiel. C’est ce sentiment qui est utilisé pour nourrir un poème ou un morceau. La seule chose qui est importante, c’est de ne pas tergiverser et de laisser vivre ce vers ou ce texte. Poèmes et paroles se nourrissent l’un l’autre, je n’arrêterai jamais d’écrire de la poésie, c’est pratiquement une addiction.

D.C. veux dire "Dublin City", la presse vous présente en ambassadeurs de l’Irlande. À quel point êtes-vous représentatif de la culture irlandaise ?

Je me sens très inconfortable avec l’idée de représenter l’Irlande de quelque façon que ce soit, parce que c’est un ensemble d’individus et nous ne les avons pas tous sondés. Mais je pense que l’Irlande a toujours été à la pointe de la créativité historiquement parlant, musicalement parlant. C’est un élément fondamental. L’autre élément, je pense, c’est que nous partageons des points de vue politiques similaires à ceux de la majorité de jeunes Irlandais dans un pays dirigé par le même gouvernement conservateur ou quasiment conservateur depuis plus de cent ans. Beaucoup de ces jeunes se sentent désavoués et impuissants, aujourd’hui. Il est extrêmement dangereux, ce sentiment de ne plus pouvoir faire aucune différence politiquement, même si vous votez massivement pour le changement. Cela joue un rôle important dans le ressenti irlandais un rien désenchanté d’aujourd’hui.


Le rock'n'roll est en pleine forme

Avec le succès de la pop, du rap, du R&B et de la musique électronique, le même refrain revient encore et encore : "C’en est fini du rock et des guitares électriques". "Tout a déjà été fait", s’empressent souvent d’ajouter les fins connaisseurs. C’est en partie vrai. Fontaines D.C. n’invente pas un style ou un son. Les racines du groupe sont profondément ancrées dans la scène post-punk mancunienne des années 1980. Mais tout cela ne rend pas le résultat moins authentique, actuel et viscéral. Le chantant "A Hero’s Death", le superbe "You Said" et l’intense "Living In America" n’ont rien à envier à leurs ancêtres, et renvoient à un sentiment d’urgence bien contemporain.

Même constat pour leurs petits camarades gallois de Idles, dont le punk hargneux vient d’atteindre des sommets d’intensité sur le fabuleux Ultra Mono, sorti il y a quelques semaines à peine. Vous voulez des variantes ? Pas de problème, les Londoniens de Shame annoncent un nouvel album pour décembre. Squid et Black Midi viennent d’entrer en scène et entraînent une nouvelle vague de formations dans leur sillage. D’où qu’il vienne au Royaume-Uni, le rock et ses sous-genres se portent merveilleusement bien

L’Australie aussi

On a traditionnellement tendance à chercher du côté américain pour trouver un contrepoids aux effroyables Anglois et à leurs voisins gallois et irlandais, mais pour l’instant, la réponse vient plutôt d’Australie. Autant influencé par AC/DC et Metallica que par la scène turque psychédélique et la folie d’un Frank Zappa, King Gizzard and The Lizard Wizard dynamite le prog rock depuis dix ans avec une qualité constante et une créativité délirante. Natifs de Melbourne où ils ont leur propre studio, ils ont enflammé la ville, qui produit aujourd’hui un punk fiévreux, à l’image des ingérables Amyl and the Sniffers et leurs petits camarades de The Chats. Qu’on se le dise, les guitares sont bien installées, et on ne vous parle même pas du métal et de ses innombrables sous-genres, qui n’ont jamais cessé de tourner à plein tube.