Musique / Festivals

Que Chopin ait été - et reste - l’un des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique occidentale est un fait incontesté. Un compositeur "foncièrement original et indépendant, comme le souligne Jean-Jacques Eigeldinger, spécialiste de ce Chopin, dont la berceuse et la barcarolle, les études et les préludes, les ballades et les sonates et chacune des mazurkas scintillent comme autant d’étoiles au firmament des chefs d’œuvre". Il en est beaucoup qui, au sein de la musique classique occidentale, pourraient mériter les mêmes éloges, à commencer par Bach, Mozart ou Beethoven, ou Scarlatti, ou Mendelssohn, ou Poulenc Le cas de Chopin est pourtant unique : imperméable aux influences de son époque, concentré tout entier sur le piano (il n’a pratiquement pas écrit pour d’autres instruments), réfractaire à l’opéra, n’était son admiration pour les mélodies de Bellini, mêlant la gravité et la légèreté, donnant l’illusion de l’improvisation dans une écriture d’une incomparable perfection, foncièrement aristocratique - bien que venant de famille plutôt modeste - et puisant l’essentiel de son inspiration des danses populaires de sa Pologne natale... On pourrait poursuivre le paradoxe à l’infini, mais le résultat est bien là : l’ovni du XIXe siècle est devenu à la fois le mythe fondateur de la Pologne et l’un des compositeurs les plus universellement aimés.

A l’occasion du bicentenaire de sa naissance, nous nous sommes rendus à Varsovie avec quelques journalistes, dont Christine Gyselings de Musiq’3 dont nous relaierons au cours de la semaine une série d’émissions consacrées au même sujet. Le menu des rencontres était copieux. A peine débarqués, nous nous sommes rendus au Théâtre Wielki, siège de l’Opéra National Polonais, où nous avons été reçus par le directeur général, Waldemar Dabrowski, Président du Comité des Festivités Chopin 2010. Une force de la nature, cumulant les diplômes scientifiques et les formations de management, le parcours culturel et les responsabilités politiques (il fut notamment ministre de la culture entre 2002 et 2005), physique et dégaine de star alliés à un contact direct et chaleureux. Ceci expliquant d’ailleurs tout cela. Première question, évidemment : quel lien entre un directeur d’opéra et les fêtes de Chopin ? Question déplacée "Chopin n’est pas pour nous un compositeur, il est le père de la nation, capable de transmettre par son art l’essence même de ce qu’est la Pologne, ce que signifie : être polonais". Voilà le contexte défini. La deuxième question, inévitable, posée par notre confrère Rudy Tambuyser, du Knack, sera le "running gag" du voyage : comment se fait-il que les non-Polonais entendent aussi Chopin ? Quelle est la différence entre le Chopin des Polonais et le Chopin du reste du monde? "Cela passe par notre expérience propre, celle d’une grande nation coincée entre la Russie et l’Autriche, une nation éprise de liberté qui aura perdu son indépendance précisément par son amour de la liberté. Tout à coup surgit Chopin : pour les Polonais, il est à la fois l’Ethos et le Drame, pour les Français, l’élégance et la sophistication, pour les Allemands, la mort et le romantisme, il est tout cela à la fois. Avec la mazurka, il choisit la danse du peuple, avec la polonaise, la danse de l’aristocratie, et il les glisse, l’une et l’autre, partout. Par rapport aux autres compositeurs de son calibre, sa production est restreinte, il la réserve au piano et il écrit sa musique en polonais : il atteint pourtant un statut universel. A cet égard, le seul avec lequel on puisse le comparer est Goethe, aussi allemand que Chopin est polonais, et tout aussi universel "

Notre interlocuteur développe ensuite l’impact décisif de Chopin sur la musique pour piano : "Il a changé totalement l’approche de l’instrument, mieux : c’est avec lui que le piano a fait ses véritables débuts, il est le premier qui en a perçu les couleurs, qui a exploité à fond son caractère mouvant et expressif, ouvrant notamment la voie à Liszt et à Debussy".

Quant aux festivités Chopin 2010, elles se préparent depuis plusieurs années : "En 2004, le gouvernement polonais a débloqué 100 millions de dollars pour soutenir l’année Chopin 2010, avec l’objectif d’élargir de façon significative son rayonnement international. Concrètement, à Varsovie, nous avons lancé les plans et réalisé le nouveau Musée Chopin et avons entièrement restauré et réaménagé la maison natale de Chopin à Zelazowa Wola (dont il sera question dans notre prochain article - NdlR). Et nous avons envoyé des signaux à toutes nos ambassades, instituts culturels et relais étrangers. Par ailleurs, l’année Chopin 2010 a entraîné la fédération spontanée de milliers d’associations Chopin à travers le monde, traduisant le pouvoir spirituel phénoménal du compositeur, dans tous les publics, à travers chacune de ses œuvres, même les plus modestes."

Lorsqu’il parle de Chopin, Waldemar Dabrowski n’est pas loin de l’extase mystique, ce qui ne l’éloigne nullement des plaisirs de la vie, tel ce cigare qu’il se fait apporter par sa secrétaire et qu’il allume voluptueusement tout en poursuivant : "Notre objectif ultime est de présenter l’essence de la Pologne à travers Frédéric Chopin, symbole de liberté et d’émotion -et non de nationalisme ! -, et d’élever le sens des valeurs."

Quant à sa mission de directeur d’opéra, notre hôte nous apprend que sa maison mène plusieurs projets avec La Monnaie, dont une importante production avec la chorégraphe allemande Sasha Waltz (découverte à Bruxelles dans "Dido and Aeneas" de Purcell et dans le tout récent "Medea" de Dusapin). Et de conclure, avec un rire de stentor : "ne me demandez pas quelle est ma tendance ou mon esthétique, ma règle est de viser le meilleur !".

Demain : le musée Chopin de Varsovie. Origine et construction du projet, visite interactive du nouveau musée.