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Frissons façon Fersen

Sophie Lebrun

Publié le - Mis à jour le

Costard noir ajusté, mèches un peu désordonnées, parole mesurée, et ce petit regard brillant, cette pointe de sourire qui le situent perpétuellement sur un fil, entre sérieux et blagueur, charmeur et filou. Thomas Fersen a abandonné la robe blanche, le monde de la magie, la valise et le ukulélé qui habillaient l’album précédent, "Trois petits tours". Cette fois, c’est dans l’univers des ombres qu’il plonge l’auditeur, de "Dracula" aux "Loups-garous" en passant par l’inquiétant "Balafré" et le fantôme "Sandra", mais aussi "Félix", centenaire encore vert, ou encore "Mathieu", en fait Mireille, chanteuse égarée dans un sombre tripot. Des récits en noir et rouge, tissés de cordes et autres orchestrations lyriques.

À 48 ans, dont bientôt vingt dans la chanson, Thomas Fersen s’affirme, plus que jamais, comme un formidable conteur, créateur de personnages décalés, interlopes, mais attachants. Un virtuose de la lecture à plusieurs degrés, et de la chute - la découverte de ces textes promet quelques (sou)rires. Et, mine de rien, un grand romantique. Tel est ce foisonnant album "Je suis au paradis", illustré par l’auteur de BD Christophe Blain ("Gus", "Isaac le Pirate").

Une vieille valise était le point de départ de l’opus précédent “Trois petits tours”. Si l’on en croit la présentation de cet album-ci – en l’occurrence une mini-BD de Blain mettant en scène Fersen (*) –, c’est l’étui de votre ukulélé, cette fois, qui a tout déclenché ?

Oui. J’étais en tournée, je rangeais mon ukulélé tous les soirs, et cette analogie m’amusait : entre l’instrument qui se couche dans sa boîte de velours et le vampire dans son cercueil, avant de sortir la nuit. J’avais imaginé l’histoire de ce petit instrument qui se serait appelé Dracula. Mais je n’avais pas envie de parler de mon ukulélé. J’ai cherché une échappatoire. C’est devenu l’histoire d’un type, en ville, parmi la foule, qui pense à ce personnage, Dracula, tout seul dans son château. D’une certaine façon il l’envie, parce qu’il voudrait se sauver de son quotidien. Encore le thème de la fuite - c’était déjà celui de l’album précédent -, mais traité de façon romantique.

Finalement, l’album entier traite de monstres ou de la mort…

J’étais dans cette ambiance romantique - avec des intérieurs, des étoffes... - dans laquelle je sentais que j’allais pouvoir faire fleurir des chansons, et j’ai commencé à lire de la littérature anglo-saxonne du XIXe siècle, "Dracula" (de Bram Stoker), mais aussi "La Morte amoureuse" de Théophile Gautier Je me suis baigné là-dedans. Je crois que c’était aussi un truc du moment, ce genre de thème : dans une époque difficile, de crise, où l’on sent une pression autour de soi, on essaie de s’échapper par le haut, par la voie des airs : les fantômes, les vampires Ce que la mort a de rassurant, c’est que tous les problèmes sont réglés.

La mort était déjà présente dans nombre de vos albums – citons les chansons “Croque”, “Mon macabre”…

C’est une imagerie. Elle est porteuse de peurs, de tout ce qui stimule l’imagination. Et d’une certaine élégance, d’une esthétique. Le squelette, c’est esthétique quand même.

Mais ils ne sont pas tous très élégants, vos personnages…

Ah oui, le balafré (NdlR : quatre phalanges en moins et corps "tout recousu " , c’est un virtuose de la scie musicale). Quoique, on pourrait dire que si : c’est de la haute couture.

À lire vos textes, on se demande si vous vous êtes inspiré de recueils de légendes ou… des rubriques faits divers.

C’est un peu ça. Dans les faits divers, il y a la "sortie de route", et la sortie de route, ça attire : prendre la tangente, faire l’école buissonnière, monter dans un train qui démarre, transgresser l’interdit. Mon univers est celui du conte, la morale n’y a pas la même place que dans la vie, on admet volontiers des choses qui ne sont pas admissibles dans le quotidien, et ça fait du bien. On aime avoir peur, lire des livres qu’on pose sur sa table de chevet tout en ayant frissonné et imaginé l’assassin qui a frôlé les murs de sa maison.

Certaines histoires sont moins drôles, telle celle de “L’Enfant sorcière” : une fillette qui refuse de dire sa prière est est enfermée chez “l’homme noir” au presbytère. Le “loup”, là, est un homme, un prêtre en l’occurrence.

C’est aussi ma façon d’aborder la religion. On voit bien que tout le faste, la gestuelle, l’imagerie de la religion, c’est quelque chose que j’aime utiliser. En même temps, cet instrument fait souffrir, envoie cette petite fille à la mort : c’est pour dénoncer l’absurdité de ce dogme. Et en même temps, c’est dans le conte, donc ce n’est pas grave. C’est une histoire du XVIIe siècle, qui a été racontée par un auteur suisse allemand du XIXe, Gottfried Keller. Le prêtre à qui on confiait cet enfant était animé par la cupidité (on lui versait de l’argent pour édifier cette petite fille) et par la bêtise. Je trouvais que cette histoire était moderne : il y a des religions encore aussi rigides, qui imposent à des gens des choses qu’ils n’ont pas envie de vivre.

L’album dresse une galerie peu reluisante de portraits d’hommes : tantôt bourrus, bourrés, obsédés…

bourrés ? Ah, dans "Mathieu" Ça se passe dans l’Ouest américain. Une chanteuse française vient faire son numéro dans le saloon. Eux, ce sont des brutes, des épais. Cette femme, à moitié nue dans un baquet en sapin, qui chante ses chansons sentimentales, ça les rend dingue, et ils cassent tout. Elle s’appelle Mireille. Et son mari s’appelle Mathieu. Mais je les trouve rigolos, les hommes, dans mes chansons. Voyez Félix. Et le vagabond au clair de lune (caché sous un jupon), c’est un poète.

Jamais, peut-être vos histoires n’ont été aussi construites, avec une tension, une chute, des personnages bien décrits...

Je suis de plus en plus là-dedans. Et puis j’étais dans cette sensibilité romantique, avec des intérieurs, des tissus, des étoffes, des robes...

On vous sent proche de la BD, des univers de Joann Sfar avec qui vous avez collaboré, et ici de Christophe Blain.

Je me sens très proche de l’univers de Christophe Blain, oui. Les grandes chaussures fines, cette espèce d’élégance qu’il y a dans ses personnages, ses ellipses, ses bascules - je fais ça aussi dans mes chansons -, son rythme, son esthétique, son appréhension du texte, ce qu’il aime dans la langue : à la fois un certain esprit et un certain style. Un esprit français, cette vieille civilisation un peu moisie mais extrêmement raffinée.

Il y a aussi, comme dans vos chansons, pas mal de femmes, de belles femmes, dans les BD de Christophe Blain…

Ah oui, oh la la On a la même maladresse, timidité face aux femmes. Je pense que j’étais influencé par Blain quand j’ai fait la chanson "Mathieu", avec ces trois types qui attaquent des banques, qui n’ont aucun scrupule, mais qui, après, sont incapables de parler à une femme.

La BD, finalement, vous en êtes proche à divers égards. Joann Sfar a aussi réalisé un de vos clips, notamment.

Oui, cela dit, la bande dessinée, je n’en lis pas beaucoup. J’en ai lu dans les années 60. Mon baby-sitter m’avait fait découvrir Lucky Luke et sa sœur m’a appris à jouer "Jeux interdits" à la guitare. Ils m’ont mis le pied à l’étrier, l’un pour les textes, l’autre pour la musique, ces deux-là, ils ont fait fort ! Les premiers Lucky Luke, c’est tout un esprit, qui est encore présent, je pense, dans les BD de Blain. C’est pas Goscinny non plus. C’est plus rugueux, moins franchouillard.

Très présent dans les deux albums précédents, le ukulélé est ici… enterré ?

Oui. En fait, je m’en sers encore en concert. Mais ici, pour ces chansons plus romantiques, il ne fallait pas cepetit instrument qui est plutôt destiné au folklore, qui me mettait dans le rôle d’un troubadour sur "Troispetits tours". Il fallait du piano, du violon, je voulais aussi faire des chansons plus mélodieuses, plus chantées, avec des harmonies plus riches. C’est plus capiteux.

Et sur scène, comment cela se passe-t-il ?

Il y a une violoniste. Moi je joue du piano. Il y a de la flûte aussi

Vous allez participer au concert “Brassens aujourd’hui” à la Cité de la musique le 16 mars, y chanter des chansons inédites. Que représente cet artiste pour vous ? A-t-il bercé votre enfance ?

Il fait partie du panthéon. Non, on n’écoutait pas de chanson à la maison : mon père écoutait de la musique classique et ma sœur du rock. Brassens, au-delà des chansons que tout le monde connaît, je l’ai découvert dans les années 90. Cela m’intéresse. Il a une certaine rigueur dans le texte, c’est très rigide en fait, à tel point que dès qu’on chante une chanson de Brassens, il est très difficile de sortir de son accompagnement, de faire une autre forme.

Peut-on savoir quels textes (inédits) de Brassens vous allez chanter ? Ce sont des histoires de morts ?

Non, de morpions. "Quand j’ai connu Marie-Louise, elle était dans la mouise" : ça commence comme ça...

Vous deviez jouer dans “Gainsbourg, vie héroïque” de Joann Sfar, non ?

Oui. Un projet avorté. J’étais le loup-garou, j’étais la conscience de Boris Vian qui, à la mort de Vian, allait proposer ses services à Gainsbourg. Mais finalement, la production a décidé de supprimer cette scène, ils trouvaient qu’il y avait trop d’animaux, de créatures, ils voulaient faire un biopic.

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