Gabriel Yared a mis du temps à retrouver le Liban. Des années durant, le compositeur de 70 ans a vécu dans le rejet de ses racines, cette terre qui l’a vu naître puis partir, parce qu’elle l’empêchait de vivre comme il l’entendait. "J’ai été pensionnaire chez les Jésuites de 4 à 14 ans, se remémore-t-il depuis Paris, où il est désormais installé. Je n’avais qu’une seule idée en tête : faire de la musique, mais c’était évidemment impossible. Ma famille ne comprenait pas cette volonté, c’est cela que j’ai quitté." "Avec le temps, on finit toutefois par ressentir des affinités pour ce qu’on a rejeté. Je suis revenu à ma culture par le biais de la musique orientale classique, j’ai composé pour une chanteuse libanaise. On parle beaucoup de Beyrouth aujourd’hui, de l’effondrement d’un système qui pousse les gens à bout depuis trop longtemps, mais cela ne devrait pas faire oublier l’existence d’une culture exceptionnelle. Comme l’illustre le cas de l’écrivain Amin Maalouf, qui était mon camarade de classe à l’époque, le Libanais est mercurien, il apprend vite de toutes ses influences pour mieux se les réapproprier ."

La formule sied particulièrement à son auteur. Exilé au Brésil puis en France, Gabriel Yared se rêve compositeur classique. Dans le Paris des années 70, il fait donc… tout l’inverse et devient orchestrateur pour des artistes de variété comme Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, Johnny Hallyday ou Françoise Hardy. "Ce n’est pas vraiment ce que je voulais faire, concède-t-il, mais c’était formidable, parce que c’est en autodidacte, dans les situations d’humilité, qu’on apprend le plus." Quand il n’apprend plus assez à son goût, Yared arrête tout. L’orchestrateur renonce à une carrière toute tracée, prend deux années sabbatiques "pour réellement se former à la musique : l’art de l’harmonie, la fugue, le contrepoint" et, lorsqu’il s’agit, enfin, de mettre tout cela en pratique, voilà que son ami Jacques Dutronc l’introduit à un monde dont il ne connaît à nouveau rien : le cinéma.

"J’ai écrit ma première musique de film pour Jean-Luc Godard en 1980, précise le musicien franco-libanais, qui égrène les noms de ses illustres collaborateurs avec autant de constance que de simplicité. Mais, en réalité, j’ai vécu ma toute première expérience pour le grand écran avec un réalisateur belge - Sammy Pavel - pour qui j’ai composé une petite chanson qui ne figure pas dans ma filmographie officielle."

Dès ses premiers pas, le compositeur use d’une méthode particulière : l’intégralité de la musique est écrite avant que le tournage n’ait débuté. Le scénario et les longues discussions menées avec ses réalisateurs lui inspirent ce qu’il appelle "des idées musicales". "Composer pour le cinéma n’est pas un contrat, ni un travail, c’est une relation. Toutes mes compositions que le public juge marquantes ont été le fruit de mes plus belles collaborations." Jean-Jacques Beineix fait appel à ses services pour La Lune dans le caniveau puis 37°2 le matin, Jean-Jacques Annaud lui confie son Amant en lui présentant "une histoire d’amour aussi simple qu’un arpège en musique, inévitablement vouée à mourir", et le cinéaste britannique Anthony Minghella lui ouvre les portes d’Hollywood avec Le Patient anglais, Le Talentueux M. Ripley puis Retour à Cold Mountain.

"J e n’écris pas de musique de film, insiste le compositeur, j’écris une musique pour un film." Son expérience en variété l’a-t-elle influencé ? "Je ne sais pas, mais une chose est à la base de mon travail depuis toujours : la recherche d’un thème. Ce que les gens appellent la mélodie. Quelque chose que l’on peut appréhender, entendre, reconnaître. Pour moi, toutes les grandes musiques de films, comme Le Docteur Jivago, Les Parapluies de Cherbourg ou Lawrence d’Arabie, reposent sur un thème." 

Certains de ses thèmes, justement, restent dans les têtes à Hollywood, et on lui demande de reproduire encore et encore le travail de composition réalisé pour Le Patient anglais. "Hormis quelques exceptions, mon approche a toujours été totalement incompréhensible pour les cinéastes américains", s’insurge gentiment cet homme affable, passionné et très enthousiaste à l’idée de partager les ficelles du métier. "Aux États-Unis, le système consiste généralement à travailler avec un compositeur une fois que le film est monté. Là, en salle de montage, vous avez trois mois pour composer, préparer vos maquettes, orchestrer et livrer la musique. Ça ne m’intéresse pas. Accumuler les films et reproduire ce que j’ai déjà fait ne m’intéresse pas. Après mon Oscar pour Le Patient anglais, on me proposait tout le temps des histoires sombres, tristes, dans lesquelles - étrangement - le héros principal finissait toujours par mourir (rires)."

Lassé d’enterrer Kevin Costner, Nicolas Cage ou Richard Gere, Yared revient au cinéma européen : les comédies d’Étienne Chatilliez et Jean-Pierre Mocky, les films d’animation de Michel Ocelot, et retrouve même le goût du Grand Nord avec le Canadien Xavier Dolan, qui respecte sa précieuse liberté. Pas question de lui reparler du carcan hollywoodien, où sont désormais utilisées des "compositions témoins" lors de certains montages. Des œuvres préexistantes diffusées pour faciliter lesdits montages, que l’on demande ensuite au compositeur de reproduire avec plus ou moins de similitudes. 

"J’ai eu la chance de travailler avec Walter Murch, poursuit Gabriel Yared, intarissable. C’est l’un des plus grands monteurs de l’histoire du cinéma (Apocalypse Now, Amadeus…), et il m’a un jour expliqué qu’il commençait systématiquement ses montages en laissant défiler les images sans le moindre son, rien, même pas les dialogues, jusqu’à ce que les images finissent par exprimer leur propre rythme, leur propre musicalité. Alors, pour moi, comme pour lui d’ailleurs, utiliser ces compositions témoins, c’est tout simplement une erreur."


Ces 22 et 24 octobre, Gabriel Yared enregistrera un concert avec le Brussels Symphony Orchestra, livrera une masterclass à Gand et recevra un prix d’honneur dans le cadre des World Soundtrack Awards, vingt ans jour pour jour après avoir pris part à la toute première édition du festival. "Gand, c’est comme ma famille, je les connais très bien, conclut-il. Il est essentiel, pour de jeunes compositeurs, de pouvoir rencontrer les gens de l’industrie cinématographique, d’autres compositeurs qui s’ouvrent à eux pour partager leur expérience, démystifier la voie, mais surtout, surtout, ne jamais donner de conseils. Laissons les jeunes artistes s’exprimer avec leur propre langage."


Gand maintient ses World Soundtrack Awards

Il y a exactement vingt ans, le Festival du film de Gand innovait en créant ses World Soundtrack Awards, première cérémonie au monde à inviter et à récompenser les grands compositeurs de musiques de films. En deux décennies, Ryuichi Sakamoto, Danny Elfman, Thomas Newman, Hans Zimmer, Carter Burwell, Angelo Badalamenti et bien d’autres légendes de la discipline ont personnellement foulé les planches du Capitole gantois, pour y recevoir un prix ou donner une masterclass.

Cette année, Covid oblige, le côté "glamour et paillettes" sera un rien moins ostensible. La cérémonie de remise des prix prévue ce samedi 24 octobre est maintenue, mais réservée à une toute petite audience, et streamée en direct. Initialement annoncé et nommé dans la catégorie "compositeur de l’année" aux côtés de Thomas Newman (1917) et John Williams (Star Wars, The Rise Of Skywalker), Alexandre Desplat (Little Women, J’accuse) a finalement pris la décision d’annuler sa venue. Tout comme Gabriel Yared, présent à Bruxelles ce mardi pour enregistrer le concert qu'il devait initialement donner un public, et rentrera dans la foulée à Paris. 


Exit, également, le Capitole. La majeure partie des événements se tiendra au Kinepolis de Gand. Maintenus jusqu'au dernier moment, les "World Soundtrack Awards Industry Days" qui permettent traditionnellement aux professionnels du secteur de se rencontrer, ont eux aussi été reportés à l'année prochaine, faute de compositeur de renom (en l'occurence, Gabriel Yared) pour donner les séminaires prévus. Restent, les films qui seront diffusés du 22 au 24, dont un documentaire consacré à la chanteuse Billie Holiday et Sleep qui revient sur le travail du compositeur britannique Max Richter et l’œuvre de neuf heures, conçue par ses soins pour incarner musicalement une nuit de sommet.

World Soundtrack Awards, Gand, du 22 au 24 octobre. Infos : www.worldsoundtrackawards.com