Musique & Festivals

Pour sa 35e édition, le Gaume Jazz pète la forme. Mais, pour le même prix, il aurait pu se planter là dès vendredi soir. En effet, si la tempête a soufflé par deux fois sur le site verdoyant du centre culturel de Rossignol, arrosant copieusement festivaliers et herbe roussie assoiffée, elle a épargné les installations, chapiteau, tentes et autres buvettes réparties en arc de cercle. Au même moment, à 25 km de là, à Pétange et Bascharage au Grand-Duché, mais aussi dans le nord-est de la France, des dizaines de toitures étaient emportées par la tornade. On ose à peine imaginer semblable phénomène sur un fragile site festivalier de plein air.

Le souffle de Rhoda Scott

Tout va bien donc pour le Gaume Jazz, très bien même, puisque, vendredi, un public nombreux est venu vibrer au souffle de l’orgue Hammond B-3 de l’immense Rhoda Scott. C’est comme cela : au fil des ans ­ 35 sans interruption, ce n’est pas rien ­ , la manifestation créée par les Jeunesses musicales et Jean-Pierre Bissot s’est dotée d’un public mélomane ­ si, si­ qui n’a que faire des aléas météorologiques. Répondant à l’appel d’une affiche aventureuse et d’un lieu de quiétude et de fête, ce public passe entre les gouttes et les rafales.

Samedi encore, les toiles d’un chapiteau bien rempli claquaient au vent. C’est surtout l’ambiance intimiste a présidé à ce deuxième jour de festival à connotation très marquée de musique orientale. Celle vers laquelle se tourne le saxophoniste soprano et clarinettiste basse Toine Thys, en compagnie du joueur d’oud égyptien Ihab Radwane, dans un projet baptisé Overseas. Accompagnés de Simon Leleux aux percussions, Annemie Osborne au violoncelle et, exceptionnellement, du pianiste Harmen Franje, ils pratiquent un art fait d’écoute, d’entente, d’échange, des valeurs exemplaires. Toine Thys n’a cependant rien perdu de sa verve. Ainsi exprime-t-il sa joie d’avoir reçu cette carte blanche gaumaise : « On s’est d’ailleurs fait tous tatouer une capsule d’Orval sur la fesse gauche ! ».

Outre-mer Méditerranée

Overseas est encore en devenir. Dans un registre encore plus méditafif, la flûtiste et joueuse de nay Naïssam Jalal a scotché son public, dans la petite salle surchauffée du centre culturel. La jeune Française d’origine syrienne, bénéficiant de formations multiples, rompue à toutes les expressions jusqu’au rap, développe ici son côté mystique, invitant son auditoire à l’introspection, voire à la contemplation. Une note tenue par le pianiste Andy Emler ou par le contrebassiste Claude Tchamitchian à l’archet, et Naïssam Jalal s’envole en mélopées fascinantes, aux confins de la musique orientale et du jazz modal. D’une justesse impressionnante à la basse, d’un lyrisme impressionniste au piano, Claude Tchamitchian et Andy Emler développent, eux aussi, des improvisations sidérantes. Jalal laisse son public ému sur une prière, matière à méditation, « Mon Dieu, préservez-moi de moi-même ».


Le piano solo est un exercice tout aussi fascinant que risqué. Eve Beuvens est dotée d’une solide main gauche, terriblement rythmique au besoin, sur laquelle la droite peut toujours compter pour s’échapper belle. Inspiré clairement par Bill Evans, Thelonious Monk ou Duke Ellington qui l’emmène en Caravan, le jeu de la pianiste belge est un enchantement, un bercement, une rêverie solitaire et impressionniste aux reflets irisés, aux miroitements bleutés. Finalement, Eve Beuvens tient tout son monde en haleine, réussissant son pari avec brio.

Festa brasileira

Bon, on n’a fait que méditer, s’introspecter, prier au 35e Gaume Jazz ? Que nenni ! Festival il est, festival il reste, et les Brésiliens comme Lenine sont aussi là pour ça. Star de la « música popular brasileira », originaire de Recife, dans l’État du Pernambouc, situé au Nordeste, Lenine est, avec sa guitare au corps transparent, un homme orchestre à lui tout seul. Metteur d’ambiance comme pas deux, il bouge dans tous les sens, chante en dehors du micro pour les premiers rangs rassemblant tout ce que la région compte de ressortissants brésiliens. A ses côtés, le pianiste néerlandais Martin Fondse semble plus là pour garder l’église au milieu du village. Ainsi, pendant quelque temps, le sud de la province de Luxembourg s’est transformé en joyeuse « festa brasileira », que l’on s’est un temps imaginé au-delà de l’Atlantique sud, quelque part entre équateur et tropique. C’est cela aussi, le Gaume Jazz Festival.