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Musique & Festivals

Henri Salvador, "le Yves Saint-Laurent de la chanson"

DOMINIQUE SIMONET

Publié le - Mis à jour le

ENTRETIEN

On l'imaginait volontiers sous de lointaines contrées chaloupées, sirotant le ti'punch, cerné de belles bougresses. Comme ce natif de Cayenne n'a jamais été un adepte des travaux forcés, il ne se serait levé de son transat que pour jouer aux boules. Et voilà qu'Henri Salvador déboule avec, ô divine surprise, un nouvel album, Chambre avec vue, tout en douceurs swinguées et en nostalgies sucrées.

Dans un climat très jazzy-brésilien, on y croise des auteurs tels que Karen Ann, Art Mengo, Paul Misraki ou Thomas Dutronc, qui est aussi venu avec sa guitare. La mère de ce dernier, Françoise Hardy, signe le texte Le fou de la reine, auquel elle prête aussi sa voix charmante. On s'est bien compris: loin de Minnie petite souris ou de Zorro est arrivé, l'on se rapproche de Syracuse ou de Clopin-Clopant.

Poignée de mains chaleureuse et (sou)rire éclatant, le galopin de 83 ans se dit lui-même tout étonné par l'accueil fait à Chambre avec vue : Les gens n'aiment pas trop les belles chansons, ils préfèrent les tsum, tsum, tsum, vous savez Là, on a voulu faire un album chouette, on a voulu se régaler. Je crois qu'on a bien fait.

S'il était peinard dans sa retraite de rigolard, Henri Salvador ne s'est pas fait prier quand il a entendu un producteur lui dire la phrase unique au monde, que je n'ai entendue dans la bouche de personne: Voilà, je voudrais que vous fassiez le disque dont vous rêvez. Le chemin du retour, de la réussite, était encore semé d'embûches. Aucune des multinationales du disque - ni BMG, ni Universal, ni Sony - n'a daigné prêter l'oreille à ces maquettes, pourtant vouées au succès que l'on sait

{R.}Ils auraient quand même dû écouter, ne fût-ce qu'une face. D'abord parce que c'est leur métier, ensuite parce qu'ils pouvaient se dire que j'avais de l'expérience. Eh ben non, ils se sont pris pour ce qu'ils ne sont pas. C'est une gifle terrible pour ce métier. Cela dit, en me mettant à leur place, j'ai pensé que, peut-être, moi aussi, j'aurais refusé. Je suis un vieux monsieur qui a fait beaucoup de commercial et de rigolade, comment aurait-on pu s'imaginer que j'allais faire du chouette? Mais ne pas écouter, ça, c'est impardonnable.

{Q.}Ne vous êtes-vous jamais senti piégé par votre personnage de rigolo?

{R.}Non, c'est ma nature, je suis un amuseur public, et je n'en rougis pas parce que j'ai enlevé les soucis de beaucoup de gens.

Mon disque, c'est la revanche de la chanson française, la vraie, celle qui a une allure.

{Q.}Et vous revenez avec plein de chansons douces

{R.}Depuis quelque temps, on entendait beaucoup de caca, de la sous-musique américaine. Mon disque, c'est la revanche de la chanson française, la vraie, celle qui a une allure: de beaux arrangements, de belles mélodies et de jolis mots auxquels les gens sont sensibles. La chanson française est une jolie jeune fille avec une robe à fleurs qui marche sur les Champs-Elysées un jour de printemps. Et puis on l'a un peu salopée, enrapée, enrockée.

{Q.}N'est-ce pas un peu de votre faute, Monsieur Henry Cording?

{R.}Moi j'avais fait une blague, mais ils ont pris ça au sérieux, les imbéciles Remarquez, ils ont fait beaucoup de fortune avec ça. Mais enfin, c'était un peu donner une gifle à la chanson française, et je crois que je lui ai remis sa jolie robe. Je suis le Yves Saint-Laurent de la chanson française! (Rires salvadoriens.){R.} Non, mais si ça pouvait inspirer les jeunes, ce serait merveilleux.

{Q.}Avec les nouveaux albums de Nougaro et Aznavour, le vôtre signe un certain retour du swing. Aznavour vous considère d'ailleurs comme le seul chanteur de jazz en France

{R.}Oui, il me l'a dit Moi je chante comme Lester Young joue du saxophone, je phrase comme un saxophoniste. Bien sûr, je sais mettre en valeur le mot de la langue française en accentuant là où il faut, mais je swingue la chanson française, parce qu'elle a besoin de ça. Sinatra, lui, était aussi un diseur, et c'est avec lui que j'ai appris à travailler les mots, à les swinguer.

{Q.}Swinguer, c'est assez naturel pour vous qui venez du jazz

{R.}J'ai appris le jazz sur les accords de Duke Ellington. D'oreille, je relevais les accords sur un disque qu'on m'avait offert. Puis j'ai travaillé avec Django Reinhardt, comme accompagnateur. Mais ce qui m'a apporté le plus, c'était de faire le boeuf avec les Noirs américains. En 37, le violoniste Eddie South m'a pris dans son orchestre; un jour, son pianiste m'a dit: C'est bien tes accords mais faut élargir, et mes accords se sont agrandis grâce à ce monsieur. Ensuite, à partir de 44, ils sont venus nombreux en France. Moi j'arrivais avec ma guitare, et eux étaient très gentils: ils m'invitaient à jammer avec eux. J'ai appris mon métier, mais je ne savais pas que je jouais avec des super cracks: Benny Carter, Don Byas, Lucky Thompson Et c'est comme ça que j'ai progressé dans cette musique de jazz qui est fabuleuse, parce que toutes les plus belles musiques sont improvisées: l'espagnole, l'arabe, l'hindoue.

{Q.}Vous êtes parti du côté de la chanson à cause de gens comme Boris Vian?

{R.}Non, pas du tout, c'était avant. Dans un cabaret où je travaillais, le Jimmy's bar, à Montparnasse, il m'arrivait de chantonner, je déconnais comme ça Un jour, le pianiste m'a demandé pourquoi je ne chantais pas pour le public. J'ai essayé, et ça a plu. Alors je me suis mis à chanter. Plus tard, quand j'ai entendu des gens comme Nat King Cole ou Frank Sinatra, je me suis dit: Ça, c'est professionnel! Parce que, on a beau faire ce qu'on veut, on n'est rien tout seul, il faut apprendre des autres. Seulement, il faut savoir écouter... Mais je vous ennuie avec ma connerie.

On a beau faire ce qu'on veut, on n'est rien tout seul, il faut apprendre des autres. Enfin, en les écoutant, j'ai senti le besoin d'apprendre à respirer, car eux tiennent des notes extraordinaires. J'ai trouvé un bouquin, à Saint-Germain des Prés, qui s'appelle L'art de la respiration, composé de leçons pratiques. Je le dis souvent à des jeunes: sélectionnez deux lignes, prenez votre respiration et dites-les. Si vous y arrivez, prenez trois, puis quatre, cinq et ainsi de suite. Et je suis arrivé à lire trois à quatre pages sans respirer. C'est ainsi qu'on arrive à tenir des phrases musicales très longues.

{Q.}Vous avez aussi une façon très veloutée de chanter

{R.}En écoutant beaucoup la radio et la télévision, je me suis aperçu que plus personne ne chante, tout le monde crie. D'accord, ça vient des Noirs américains interprétant le blues, le rhythm'n blues, etc., mais tout de même! Le micro est une invention extraordinaire; on peut parler tout doucement et, si le technicien veut, vous pouvez être entendu à un kilomètre. Pourquoi ils crient là-dedans? Alors moi, j'ai chanté dans le souffle, je me suis servi du micro comme d'un instrument: si on sait le caresser, on a gagné!

{Q.}Les thématiques de l'album - le rêve, la fragilité des choses - vous sont-elles proches?

{R.}Non, ne tenez pas compte de moi là-dedans. Des auteurs font les paroles, et moi, j'ai tellement bien su les chanter que je vous ai fait marron (rire salvadorien en éclats){R.} !

C'est comme au théâtre: l'acteur est un menteur, surtout s'il joue bien, s'il croit au texte. Méfiez-vous des acteurs et des chanteurs: nous sommes tous des sales menteurs. Mais on est là pour ça, pour fabriquer le rêve aux gens. Aux jeunes, je dis toujours: quand on chante une chanson, il n'y a plus d'auteur ni de compositeur; la chanson, c'est vous-même et c'est vous qui souffrez. D'ailleurs je trouve que, quand une chanson est fabuleusement interprétée, les auteurs ne devraient plus toucher de droits!

{Q.}Que vous inspire le retour de la célébrité?

{R.}C'est à pisser de rire parce que moi, je préfère aller jouer aux boules. Ce métier, il est fini pour moi, je suis en fin de carrière. Mais, miraculeusement, j'ai gardé ma voix, et on a fait un beau travail. A 83 ans, je coiffe Madonna dans les classements en France

Album Chambre avec vue, Source/Virgin 724385 02472 6.

Henri Salvador en concert à l'Olympia du 24 au 28 avril. Une date en Belgique est en négociation.

© La Libre Belgique 2000

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