Deux chansons ! Il faudra se contenter de deux chansons, données en configuration simplifiée (voix et piano, comme pour la récente tournée “Two Hands, One Mouth”), mais les Sparks n’auraient manqué pour rien au monde cette soirée d’hommage à un ami de trente ans, comme l’explique Ron Mael : “Nous avons rencontré Marc en 1979, quand il nous avait interviewés à Bruxelles. Nous travaillions à ce moment avec Giorgio Moroder, et lui était en pleine période Telex. Et, sans qu’on puisse expliquer pourquoi, cela a immédiatement accroché. Pendant des années, nous nous sommes téléphoné une fois par semaine environ, et nous nous sentions plus proches de lui que de nombre de collègues américains. Nous avons aussi passé deux mois à Bruxelles à travailler dans le studio Synsound de Dan Lacksman (NdlR : autre membre de Telex et spécialiste des synthés en tous genres) pour un de nos albums (NdlR : “In Outer Space”). Marc a encore fait appel à nous pour adapter en anglais certains textes de Telex ou de Lio, nos relations étaient bien plus que professionnelles.”

Outre le quasi-inévitable “This Town…” ( “Ce n’était pas notre choix, on nous a un peu forcés”, sourit Russell), les Sparks proposeront ce soir une reprise de “Tell Me It’s a Dream”, un titre de Telex : “Nous cherchions une chanson composée par Marc à laquelle nous pourrions rendre justice. Et dans le 45 tours original qu’il nous avait envoyé, nous avons retrouvé une lettre d’accompagnement – il prenait toujours le temps de joindre ainsi quelques lignes manuscrites – où il nous le présentait, avec beaucoup de modestie et en soulignant de prétendues faiblesses : c’est un message très touchant, dont Ron lira quelques lignes, car elle est très révélatrice de qui il était.”

Des territoires à explorer

Plus de 40 ans de carrière, on est évidemment frappé par la longévité des Sparks : le lien fraternel serait-il, hors le cas des frères Gallagher, un véritable ciment ? Russell n’est pas loin de le penser : “Nous avons eu très vite une vision commune de ce que les Sparks devraient être et, même après tant d’années, nous avons gardé cette volonté d’avoir notre propre monde, notre propre style. C’est ce que nos fans apprécient et ce qui nous a valu un public fidèle. Aujourd’hui encore, nous avons tous les deux la même soif de faire de la musique, mais aussi de nous renouveler en permanence, de découvrir de nouveaux territoires.”

Ron fait chorus : “Je n’ai jamais eu le sentiment que ce que je pourrais faire séparément de Russell serait plus intéressant que ce que nous faisons ensemble. Et je n’avais ni envie de faire de la musique purement instrumentale, ni envie de chercher un autre chanteur.”

Parmi ces nouveaux territoires, il y a le théâtre musical. Leur dernier album, “The Seduction of Ingmar Bergman”, fruit d’une commande de la radio suédoise, a été donné une fois sur scène au festival du film de Los Angeles et devrait bientôt connaître une version cinématographique. C’est du théâtre radiophonique, un récit impliquant une quinzaine de personnes dans un style musical qui n’est pas sans évoquer les opéras de John Adams. Et un autre projet cinématographique est prévu avec un réalisateur français dont ils ne peuvent encore révéler le nom. “Nos racines sont dans la musique pop, et nous ferons encore des albums de chansons, mais nous sommes également heureux de pouvoir travailler dans des formats différents, le narratif notamment. Nous avons fait 22 albums, soit quelque 280 chansons, mais écrire une chanson reste quelque chose de difficile, quelle que soit l’expérience.”

Parmi les groupes actuels dont les frères Mael se sentent proches, il y a Franz Ferdinand – un album commun est prévu –, Faith No More avec lesquels ils ont déjà travaillé, ou Morrissey, qui a signé le texte introductif de “New Music for Amnesiacs”, la luxueuse compilation que le groupe vient de publier : “Il existait des ‘Best of’, mais pas de véritable compilation soignée, et nous trouvions que le moment était adéquat pour faire une sorte de point sur notre activité ‘chansons’. Le coffret comprend cinq CD dont les titres ont été remasterisés, plus un livret de 56 pages plein de photos et différents artefacts. Le travail de sélection n’a pas été facile : il reste quelque 80 titres, mais cela veut dire que nous avons jeté deux tiers de ce que nous avons fait.” Et Ron d’ajouter : “Le son est vraiment excellent, meilleur que sur les disques originaux sans pour autant être retouché.”

“Sparks Spectacular”

Parmi les bonus du coffret, on trouvera quelques extraits des concerts donnés en 2008 à Londres : un projet un peu fou consistant à rejouer à l’identique, en 21 soirées consécutives, chacun des albums du groupe. Russell : “Nous sommes très fiers d’avoir réalisé cela : aucun groupe ne l’avait fait avant nous, et je pense que personne ne le fera après non plus ! Des artistes comme les Stones ou comme Bob Dylan sont trop établis pour prendre ce genre de risques. Il a fallu trouver les musiciens prêts à apprendre par cœur tout ce répertoire pour le jouer juste une fois, mais aussi de façon très fidèle aux originaux. Et tout a été joué, et donc chanté, dans les tonalités originales, sans transposition. Le public nous a suivis en masse, et nous leur sommes très reconnaissants : à côté de ceux qui habitaient Londres, certains ont pris congé près d’un mois pour venir suivre chacun des concerts ! C’était une expérience !” “Une expérience que nous ne rééditerons pas”, ponctue Ron, sourire en coin. Mais un jour, peut-être, les enregistrements live paraîtront-ils intégralement ?