Il y en a de l’eau qui a coulé sous les ponts de la Meuse depuis 2003, année de sortie du dernier album en date de Starflam. C’est le départ de Baloji qui a provoqué la fin (temporaire ?) de l’aventure discographique du groupe. Parti à la découverte de ses racines, il a découvert un afro-funk au milieu du carrefour entre modernité et nostalgie. Akro, le Bruxellois de la bande, a sorti l’année dernière son troisième album, “Bleu électrique”, dont on a surtout retenu l’esprit old-school et l’humeur soul-jazz. L’Enfant Pavé (désormais King Lee), en plus d’être devenu une figure du PTB liégeois, s’est acoquiné avec Freaksville Record, le label de Miam Monster Miam, sur lequel il a publié “Menace2Wallifornie”, son deuxième essai solo, il y a quelques mois.

Enfin, Kaer s’y est également mis. C’est aujourd’hui, alors qu’il se produit sur la scène de Couleur Café, que sort “Versatil”. Plongeant dans ses racines latinos, équatoriennes en l’occurrence, il a mis au point un album où le hip-hop et les rythmes ensoleillés, le rap et la chanson, la fête et la réflexion, se mélangent allègrement sans que cette mixité ne paraisse artificielle. Nous avons rencontré les deux derniers cités en Outremeuse.

Commençons avec Kaer. L’année dernière, vous remportiez le prix “Franc’Off”. Pourquoi avoir attendu tant de temps avant de sortir l’album ?

Kaer : Je me suis retrouvé à assumer un rôle nouveau. Avec Starflam, j’étais moins impliqué au niveau du groupe. Tout seul, tu as beaucoup plus de choses à assumer. Puis, il y aussi les deux voyages que j’ai faits pour aller enregistrer en Amérique du Sud. Ce qui a fait dévier le projet. Au départ, c’était un album de hip-hop avec des featurings en espagnol. Et, au final, c’est devenu des compositions avec ajouts de musiciens live. Comme c’est une autoproduction, il fallait également trouver l’argent. Sans compter que le label avec lequel nous avions un accord de distribution a fait faillite.

Etait-il clair, dès le départ, que vos racines équatoriennes devaient se retrouver sur l’album ?

Kaer : Oui, surtout pour un premier dont l’objectif est de dire qui je suis. Cet album, c’est un peu un carnet de voyages. Il parle de ma rencontre avec les musiciens, des retrouvailles avec ma famille… Plus largement, je parle de la situation économique là-bas ou encore des différences entre le français et l’espagnol, mes deux langues d’expression.

”Menace2Wallifornie”, c’est aussi une manière de parler de vos racines ?

King Lee : Pour moi, la Wallifornie, ça représente cette espèce de collusion entre intérêts publics et sociétés privées. Et c’est un clin d’œil à l’histoire créée par le voyage d’élus wallons, avec femmes et enfants, en Californie et aux frais du contribuable.

Vous vous écartez tous les deux d’un hip-hop conventionnel, cela veut également dire que vous ne vous retrouvez plus dans une approche strictement rap ?

King Lee : Il y a un mois, j’étais en Corse et on écoutait Skyrock (principale radio rap en France, NdlR) dans la voiture : c’est clair que je ne me retrouve plus dans ce rap français-là.

Kaer : Au départ, écouter du hip-hop, c’était élargir ta culture musicale. Parce que tu t’intéressais aux samples utilisés qui venaient de tous les styles. Aujourd’hui, il y a encore énormément de bonnes choses dans le rap mais ce ne sont pas ceux qu’on entend le plus.

King Lee : Maintenant, c’est clair que moi, j’ai 40 ans et Kaer, 35. Comme on fait tous les deux ce qu’on avait vraiment envie de faire, sans calculs, c’est logique que notre rap ne soit plus le même que lorsqu’on en avait 20. Quand j’ai fait écouter mon album à ma mère, elle m’a dit : “Dis donc, c’est tout de même un album pour des gens qui utilisent leur cerveau.” Et je l’assume.

Est-ce plus dur qu’avant d’imposer un album hip-hop en Belgique ?

Kaer : Par rapport à notre vécu avec Starflam, évidemment. A l’époque, on était signé chez une major donc il y avait une machine derrière. Et le support CD se vendait encore bien. Aujourd’hui, c’est dur pour tout le monde de se positionner sur le marché du disque. Je le vois avec les musiciens de jazz que je fréquente quand je donne cours à l’académie de musique de Libramont. Ils ont tous un métier de prof à côté.

King Lee : Moi-même, je viens de signer un contrat pour un plein temps à la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente parce que je dois faire vivre ma famille. Mais ce n’est pas propre au hip-hop. Il n’y a plus aucune major en Belgique qui signe des artistes locaux. C’est à un point qu’à mon sens, on assiste à une déprofessionnalisation de la musique. Il y a quinze-vingt ans, au début de Starflam, quand on faisait des concerts dans les maisons de jeunes, les conditions techniques étaient meilleures que ce que tu peux trouver actuellement en dehors des grosses structures. Les scènes alternatives sont en voie de disparition.

Depuis le début du Starflam, les préoccupations sociales sont toujours au centre ou en toile de fond de vos textes. C’est une obligation que vous vous donnez ?

Kaer : C’est surtout notre école de vie. Mais dans cet album, j’ai voulu trouver un juste milieu en incluant des respirations musicales, des parties rappées plus courtes. Faire aéré et dégagé, pas des tartines remplies d’informations. Notre époque est déjà assez anxiogène, pas besoin d’en remettre une couche.

”Menace2Wallifornie”, par contre, c’est un vrai album de contestation...

King Lee : Je préfèrerais que tu écrives un album de révolution (Rires). En tout cas, si tu prends le micro, c’est mieux d’avoir quelque chose à dire. Vous serez encore rappeurs à 50 ans ?

King Lee : Bonne question ! On verra. En tout cas, je prépare un troisième album et j’aimerais aussi sortir un nouveau side-project. J’ai le sentiment que j’ai encore des choses à dire.

Kaer : J’ai mon asbl, “Spray Can Arts”, avec laquelle, on vient d’acheter de nouveaux bâtiments. On va pouvoir faire des locaux de répétition, un studio d’enregistrement… Le jour où ça ne m’éclatera plus de faire de la scène, j’aurai une structure qui me permettra de transmettre ce désir à d’autres. J’y travaille déjà en tout cas avec des ateliers d’écriture ou du coaching scénique. Je ne me vois pas couper un jour le cordon avec ma passion.

La mort officielle de Starflam n’a toujours pas été déclarée ?

Kaer : Starflam, c’est un crew hip-hop. Donc, cela reste notre famille à vie. Après, artistiquement, il faut arrêter de regarder le rétro et aller de l’avant. Ce qu’on a fait, c’est génial mais je ne pense pas qu’il y aura une remise à l’eau du bateau.

Kaer, “Versatil” (Little Circle Music). En concert ce 30 juin à Couleur Café, le 12/7 au festival de Dour et le 20/7 aux Francofolies. King Lee, “Menace2Wallifornie” (Freaksville Record). Après Pavé (désormais King Lee), c’est au tour de Kaer de sortir son album. A découvrir ce soir sur scène.