Groningen, janvier 2020. Personne n’est au courant, mais un virus particulièrement vicieux se répand comme une traînée de poudre dans le centre de la Chine. En Europe, l’insouciance règne, la vie continue, et le gratin de l’industrie musicale locale se réunit dans le nord glacial des Pays-Bas pour découvrir sur scène les futures gloires du continent. Plus de 350 concerts, 42 000 personnes, un autre temps…

Honorablement garnie, la délégation belge compte plusieurs perles, et une tête d’affiche autoproclamée, Lous and The Yakuza, beau petit buzz médiatique made in Bruxelles, dont les trois seuls titres dévoilés se sont déjà emparés de l’Italie et la France.

La baignoire dans la figure

Du haut de ses 23 ans, Marie-Pierra Kakoma a un parcours musclé et la grande gueule qui sied aux survivants. La rencontre s’annonce intense, à couteaux tirés même, mais le destin vient peut-être de nous sourire. Quelques semaines avant cet entretien, la jeune chanteuse s’est pris un bide monumental sur Instagram en s’écroulant disgracieusement dans sa salle de bain après y avoir tenté une hasardeuse chorégraphie face à la caméra de son téléphone. "Le peu de dignité que j’avais est resté là, avec mon coccyx", lance-t-elle, hilare, saisissant au bond l’occasion de démontrer toute l’étendue de son autodérision. "Quand ça t’arrive, tu restes au sol et tu te questionnes sur toi-même (rires)." La frime est une posture ; la gouaille, une pose. L’artiste a beau crier sur tous les toits qu’elle va "niquer le game" (traduction : écraser la concurrence), elle reconnaît d’emblée que la seule et unique façon d’y arriver est "de travailler, non-stop, sans s’arrêter et sans jamais cesser d’y croire".

Pas question de misère dans cette histoire, pas au début en tout cas. Marie-Pierra naît en 1996 à Lubumbashi (République démocratique du Congo) dans un milieu aisé. Les parents sont médecins, l’éducation est classique, en musique comme en littérature. Mais la guerre sépare mère et fille deux ans plus tard. La première fuit en Belgique, la seconde reste sur place avec son père, avant de venir retrouver sa maman à Saint-Josse après avoir fêté ses 4 ans. C’est le premier choc, le premier volet d’une histoire atypique. "On a beau ne se souvenir de rien quand on est petit, ça revient, explique-t-elle. On finit par comprendre avec le temps. Je suis restée sans maman pendant deux ans, ça crée la blessure violente de l’abandon. Je pense que je suis devenue adulte plus vite, et que je me suis plongée dans l’imaginaire pour ne pas souffrir."

© Lee Wei Swei

Marie-Pierra use de tous les moyens d’évasion : les rêves, les livres, le dessin, puis s’envole littéralement pour le Rwanda en 2005, où sa famille envisage désormais son avenir.

L’enfant s’adapte, mais pas l’adolescente, qui rêve de plus en plus effrontément d’une vie dans la musique et parvient à négocier un rapatriement en Belgique, où elle intègre un internat huppé, puis l’université. En théorie du moins, car Lous enregistre ses premiers titres, déserte les auditoires et part au clash avec ses géniteurs. "Je reconnais mon erreur, dit-elle posément. J’ai refusé de demander de l’aide quand j’en avais besoin. J’ai une mère aimante et un père aimant. J’aurais eu moins de fierté, la vie se serait déroulée autrement." Cette fierté, justement, la mène tout droit dans la rue, où elle passe l’hiver 2015-2016 après une embrouille avec sa colocataire.

Pas question d’en appeler à la famille, question d’orgueil. Lous passe ses journées dans la musique, ses nuits dans les stations de métro bruxelloises, et découvre la violence comme la fraternité.

Le récit est maîtrisé, difficile à vérifier. Elle l’a raconté, détaillé et répété des dizaines de fois à ses interlocuteurs, inévitablement captivés par cette vie chaotique. Certains événements se retrouvent directement dans ses textes, comme l’agression sexuelle contée sur le morceau "Quatre heures du matin", dont elle veut bien parler, mais uniquement si la totalité de l’interview y est consacrée. "Mon parcours m’affecte, parce qu’on est tous la résultante de ce qui s’est passé dans nos vies, ajoute-t-elle. Mais je ne me limite pas à cela. La rue m’a rendue humble. Je ne suis pas dure, je suis radicale, et c’est ma sensibilité qui me rend radicale. Quand tu as un trop-plein d’émotions, tu dois faire des choix rapidement."

© Lee Wei Swei

"Gore" c'est "Maupassant dans le Ghetto"

L’histoire de Lous est nuancée. Se focaliser sur le volet social et mélodramatiquement vendeur de son parcours pourrait presque faire oublier qu’en parallèle la demoiselle écrit, compose, se fait une place dans le milieu du rap bruxellois, et rencontre Damso, qui lui donne de la visibilité en l’invitant dans le clip du morceau "Bruxelles Vie" en 2016. La chanteuse enregistre en permanence, publie ses titres en ligne, et finit par attirer l’attention d’une major (Sony) qui sort d’emblée l’artillerie lourde.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Lous and The Yakuza - terme tiré d’un amour pour la culture japonaise qui ne désigne personne en particulier - se retrouve dans les grands festivals réservés aux talents prometteurs, comme les Transmusicales de Rennes ou cet Eurosonic néerlandais où nous l’avons rencontrée en mars dernier. Les clips léchés de "’Dilemme" et "Tout est gore" l’envoient sur les plateaux de télévision hexagonaux, bien avant qu’on ne découvre vraiment son univers : une chanson française, dopée aux codes lyriques, textuels et musicaux du rap moderne, tout en lorgnant vers la soul, dont la chanteuse prend d’ailleurs le nom ("Lous" en verlan).


À la première écoute, les dix titres de Gore (Sony) ne nous bouleversent pas outre mesure. Quand Lous reprend ces morceaux en guitare-voix, en revanche, une petite lampe s’allume dans notre esprit. La voie vers le succès semble effectivement toute tracée. Et puis ? Plus rien. L’album initialement annoncé en février est reporté une, deux, trois fois, pour finalement sortir ce vendredi 16 octobre.

"Plein de gens ne vont pas aimer, reconnaît Lous, mais moi j’y crois, je sais que certaines personnes vont adorer. Après, pour durer, il faut s’adapter, évoluer, ou carrément créer son propre son comme Stromae. Plein de gens ont tenté de le copier, mais c’est ignoble, seul Stromae sait faire ce qu’il fait. Ce n’est plus de la pop, mais de la musique populaire. C’est là que je voudrais arriver."

La plume sincère et le verbe haut, Lous puise dans son amour de toujours pour la littérature classique. "J’ai un côté vieille France qui est violent, rigole-t-elle. On l’entend peu, parce que j’ai aussi un côté très ‘street’, mais j’alterne les deux tout le temps. J’utilise des termes comme ‘jadis’ dans mon langage courant. D’ailleurs, mes proches sont perturbés, parce que je peux sortir une phrase typiquement ‘ghetto’, puis, sur la suivante, on se croirait dans un livre de Maupassant." Lorsqu’elle reprend "Dilemme" en diminuant la cadence, on croirait effectivement entendre un classique d’Aznavour, musicalement parlant.

On imagine mal un tel personnage être aussi bien accueilli par le showbusiness il y a encore dix ans. "Dix ans ? Tu veux dire cinq ou même deux, rigole-t-elle. Une femme, avec une grande gueule, ça n’aurait pas été possible par le passé. Pareil pour une Noire. Ça ne veut pas dire que les gens sont plus ouverts, ça veut dire que certaines artistes sont arrivées avec un gros marteau pour tout casser, comme (la chanteuse) Aya Nakamura. En Belgique, Damso et Stromae ont fait le boulot. Ils ne sont pas politiques, ils ne sont pas communautaristes, et pourtant ils ont tout changé."

Signe que tout le monde n’évolue pas toujours au même rythme, la plupart des commentaires masculins qui lui sont adressés font d’abord référence à son très haut degré de confiance en elle. "Effectivement, on me le demande souvent, mais sérieusement. Pourquoi je n’aurais pas confiance en moi ? Pourquoi les gens ne seraient pas contents de voir une femme qui s’aime ? J’ai dû me battre, mais j’ai appris à m’aimer et à m’accepter." C’est sans doute l’aspect le moins visible de son récit. "L’accent est souvent mis sur la rue et le drame, conclut-elle. On passe beaucoup de temps à parler des choses négatives mais, quand je raconte mon histoire, il y a énormément d’amour."