Que cela soit sur disque ou plus encore sur scène, Jean-Louis Murat a habitué son public à des surprises généralement de taille mais, ce coup-ci, c'est lui-même qui a dû être surpris.

La technique a-t-elle fait défaut - le chanteur n' entendant pas ses musicos? La mésentente s'est-elle installée au sein du trio? Ou les deux? Sans doute l'explication réelle ne viendra-t-elle jamais. Toujours est-il qu'à l'Ancienne Belgique de Bruxelles, mercredi soir, le chanteur et guitariste s'est retrouvé en solo après trois ou quatre morceaux, et pour plus d'une heure de concert.

Bien sûr, l'homme est à la hauteur du défi: chauffé à blanc, dans des poses proches de Jim Morrison, il balance «Hombre mi corazon, il est dix heures à la porte du bonheur» avec frénésie, comme les vieux bluesmen beuglent leur complainte, les pieds dans le Delta, avant d'ensuite la susurrer. De tension en détente et retour, tel est le cycle du Murat.

Un cycle qui s'étend aux deux tiers du nouvel album «Lilith» et sur quatre titres du «Moujik et sa femme», l'oeuvre précédente, du coup complètement revisités, totalement recréés. Résisterait-on à «Quelle est cette fille?», «Quel est cet émoi, ce diamant qui brille dans l'entrecuisse de la joie» ? Le riff d'attaque de «L'Au-delà» est diabolique puis, au refrain, guitare et voix passent en sourdine pour laisser s'épanouir le choeur de salle. De même, le «Cri du papillon» s'échappe dans une transe retenue puis lâchée, avant la baisse de volume, et c'est toute l'AB qui devient une colonie de lépidoptères en folie.

Sans avoir l'air d'y toucher, ce petit comique de JLM s'y entend pour bouter le feu. Enfin, petit comique... Sans un bonjour, sans piper mot durant tout le concert, sans décor et avec des lumières sombres, sans musicien sur les trois quarts du concert et sans rappel, l'Auvergnat s'est tout de même mis une partie du public à dos. De fait, le luxe des intros de guitare roulante, manche au clair et en avant («On ne peut rien dire») n'est possible qu'en ce trio que l'on regrettera parfois.

Plus que jamais, dans ces circonstances exceptionnelles, la question était d'entrer - ou non - dans l'univers d'un Murat à la sensualité écorchée vive.

© La Libre Belgique 2003