"La plupart des gens connaissent le Chelsea Hotel, les studios d’Abbey Road et les restaurants ou clubs mythiques de Londres et New York qui ont vu défiler les grandes stars du rock, note d’emblée Brice Depasse. Très peu de gens, en revanche, se rappellent des lieux bruxellois de l’Horeca où des artistes mythiques ont également écrit une partie de leur histoire. C’est à ces endroits-là que j’ai voulu rendre hommage. "

Agent d’artiste dans les années 90, animateur sur la radio Nostalgie depuis 2001, où il raconte quotidiennement ses storie s vues de l’intérieur depuis près de vingt ans, cet intarissable amoureux du rock’n’roll a vécu des deux côtés de la barrière, à une époque où artistes, public et journalistes fréquentaient souvent les mêmes endroits. Il en retire une quantité invraisemblable d’anecdotes plus ou moins oubliées, qu’il reprend en partie dans deux ouvrages : La Story publié en 2016, et La Story tome 2, disponible en librairie depuis le mois de novembre.

Les émissions de variété des années 60

"Les journalistes doivent souvent se faire une idée de leur interlocuteur très rapidement, après une petite trentaine de minutes d’interview, et ne voient inévitablement qu’une facette de la personne qu’ils ont en face d’eux", poursuit l’auteur bruxellois. "En vivant avec ces artistes en tant qu’agent et producteur, j’ai pu partager certaines de leurs rencontres, entendre les histoires qui se racontaient ou s’échangeaient sur un coin de table. On l’a un peu oublié, mais des années 60 aux années 80 il y avait énormément d’émissions de variété. Outre les concerts, beaucoup d’artistes faisaient le tour des chaînes de télévision. Aujourd’hui, une tournée promotionnelle peut être réglée en deux jours. À l’époque, ce n’était pas possible. Toutes ces émissions nécessitaient des répétitions bien avant que n’ait lieu l’enregistrement. Les artistes restaient sur place, s’y rencontraient, et passaient le reste de leurs temps dans les cafés et les hôtels. L’assassinat de John Lennon (le 8 décembre 1980, NdlR) a été un choc pour le milieu et a changé la façon de faire, mais, jusque-là, une réelle proximité était possible. Tout le monde ou presque était accessible."

Certains des récits compilés dans ses ouvrages ont été vécus personnellement par l’auteur, d’autres lui ont été rapportés par des artistes, amis ou journalistes. Nous en avons sélectionné trois.

"La Story tome 2", Brice Depasse, éd. Renaissance du Livre, 26 €

  • Jimi Hendrix dans la rue des Bouchers

Les moins de 50 ans ne se souviendront sans doute pas du restaurant La Ligne droite. À raison, l’établissement n’existe plus depuis des années, mais c’est là, au cœur de la rue des Bouchers, que s’est longtemps mangé le seul et unique steak au poivre de Bruxelles. Le 6 mars 1967, c’est également dans ce petit troquet de quartier que Jimi Hendrix est venu personnellement tester le steak en question. "Cette histoire m’a été racontée par Piero Kenroll (de son vrai nom Pierre Vermandel, NdlR). Piero était l’unique journaliste de rock en Belgique francophone, à l’époque. Il bossait pour une feuille de chou dont j’ai oublié le nom, avant d’aller chez Moustique et de devenir la référence absolue du genre ."

"Piero avait une bande de motards - les Aigles - qui se définissait plus comme un groupe de sales gamins que de casseurs et était coutumière du jet de tomates sur les Yéyés, dont Claude François fit d’ailleurs les frais ", se remémore en riant Brice Depasse.

Ce fameux mois de mars 1967, rencardé par le journaliste français Jean-Noël Coghe, qu’il connaît bien, Piero Kenroll apprend qu’après un bref passage à Paris, où il vient de jouer dans un petit club d’étudiants en droit, Hendrix doit se rendre… à Mouscron. Ni une ni deux, la fine gâchette embarque ses petits camarades, file voir le concert, et tout ce petit monde rentre à Bruxelles, en ce compris Hendrix qui doit y enregistrer une émission pour la RTBF le lendemain. "Pour la petite histoire, commente Brice Depasse, les réalisateurs ont emmené Hendrix au beau milieu du bois de la Cambre, où il fait semblant de jouer avec son groupe pour les besoins de l’émission. Après quoi, il a bien fallu le nourrir. Jean-Noël Coghe, qui connaissait bien la bande des Aigles et savait que le père de l’un d’entre eux possédait un restaurant typique dans les environs, a donc décidé de l’y emmener, sans prévenir personne."

"Are You Experienced ?"

Tout ce qui suit repose sur des témoignages, photos et objets d’époque. "Je ne connais évidemment pas les détails, poursuit l’animateur radio. Mais vous imaginez la tête du fils du proprio quand il a vu Hendrix entrer dans le resto après l’avoir vu jouer la veille. Ce que l’on sait, c’est que le guitariste a commandé la spécialité maison et avait l’air de s’ennuyer ferme pendant le repas. Prévenu par ses amis et arrivé sur place en vitesse, Piero Kenroll en a profité pour l’interviewer de manière totalement improvisée, et lui a donné un pin’s des Aigles, que Jimi a accroché sur la fameuse veste militaire du XVIIIe siècle qu’il n’a cessé de porter par la suite, avec le pin’s en question. L’interview terminée, Piero a remarqué que Jimi Hendrix avait laissé sur la table un carton de bière, où il avait soigneusement fait un dessin psychédélique sous lequel était écrit ‘Are You Experienced ?’, qui allait devenir, deux mois plus tard, le titre de son légendaire premier album."

Ce titre mythique a donc peut-être été trouvé par Hendrix ce jour-là, mais l’histoire ne dit malheureusement pas ce qu’il a pensé du steak au poivre.

© JC Guillaume

  • Johnny, les tomates-crevettes et les frites de la place Jourdan

Johnny est belge, c’est bien connu. Même s’il a la nationalité française et qu’il n’a jamais réellement vécu chez nous. "Difficile de dire ce que Johnny ressentait profondément pour la Belgique, mais il se sentait belge, estime Brice Depasse. Ça le ramenait sans doute aux racines de son père, mais je pense que ça lui donnait aussi une singularité par rapport au Français qu’il était."

Grand amateur de gastronomie et de repas gargantuesques, Johnny "voulait toujours savoir ce qui se buvait et se mangeait, quand il était de passage chez nous, poursuit le journaliste. Et quand il rentrait à Paris, il voulait absolument le partager. Tony Frank, son photographe, m’a raconté qu’un jour, lorsqu’il a reconnu devant Johnny qu’il ne savait pas ce qu’était une tomate-crevette, le chanteur l’a embarqué derechef dans un périple de 300 kilomètres à travers les petites routes, pour rejoindre Bruxelles et les lui faire goûter."

Quelques années plus tard, en 2001, ce même Johnny est fait chevalier de l’Ordre de la Couronne à Bruxelles, et arrive - en Ferrari - à l’hôtel Barsey où a lieu la cérémonie.

En Ferrari devant la friterie

"Le problème, c’est que, dès qu’il venait à Bruxelles avec des Français qui n’avaient jamais goûté au ‘cornet de frites’, il n’avait qu’une seule idée en tête : emmener les malheureux à la friterie de la place Jourdan. Ce jour-là, c’est donc exactement ce qu’il a fait. Il est monté dans sa Ferrari escorté par des motards de la police, il s’est parqué sur la place et il a fait la file comme tout le monde pour commander ses frites. Les gens n’en revenaient pas et voulaient le laisser passer, mais il est resté dans la file."

  • Les grandes beuveries du bar Martini

Cette fois, pas d’anecdote, mais l’histoire d’un lieu mythique de Bruxelles, oublié des plus jeunes. En 1958, Expo universelle oblige, la ville se lance dans la construction de la plus haute et vaste tour d’Europe : la tour Martini, dotée - au sommet - d’un bar luxueux sur deux étages. "La terrasse était somptueuse, insiste Brice Depasse. Et il faut remettre cela dans le contexte de l’époque, puisque Bruxelles accueillait la première Expo universelle de l’après-guerre, tout le monde était en effervescence. La tour incarnait le progrès et l’avenir."

"Évidemment, ajoute-t-il, c’est devenu le lieu privilégié des producteurs de musique et de cinéma pour y organiser cocktails et conférences de presse. En vingt ans, Ray Charles, les Rolling Stones, Nat King Cole, Serge Gainsbourg et des centaines d’autres y ont défilé, pour des conférences ou des soirées sérieusement arrosées. Jacques Mercier m’a confié un jour qu’il ne savait pas très bien comment il arrivait à ressortir de l’établissement…"

© DR