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Non, Keren Ann n’a pas changé de coiffure, comme pourraient le laisser penser la photo ci-contre et la pochette de son nouvel album, "101". Celle qui, avec Benjamin Biolay, a présidé au retour d’Henri Salvador en 2001 grâce au disque "Chambre avec vue", porte toujours ses longs cheveux qui encadrent un visage énergique illuminé par des yeux, des yeux

La perruque pourrait faire penser à Mireille Mathieu, une hypothèse que le pistolet automatique dans la main droite flingue illico. C’est le style polar, suspens insoutenable à la Hitchcock avec la distance humoristique du personnage de Tara King, incarnée par l’actrice Linda Thorson dans la série télé britannique "Chapeau melon et bottes de cuir". "J’avais besoin de mettre ce personnage de doux gangster légèrement iconique sur la pochette. Le revolver est une fenêtre ouverte sur plein de question auxquelles l’album répond, et c’est un très bel objet d’un point de vue esthétique. Il a été romancé au cinéma, dans la littérature, alors pourquoi pas dans la musique ?"

Keren Ann Zeidel juge son travail de musicienne et de chanteuse comme très autobiographique, mais pas dans le sens factuel, plutôt dans les émotions transmises. Et des émotions, elle en a vécu pendant l’enregistrement de "101", durant lequel elle accompagna son père dans ses derniers jours. "Dans cet album ressortent des facettes de ma personnalité de petit soldat. En général, dans la vie, je suis quelqu’un de très solide, très fort, très joyeux et, dans ma musique, j’écris avec énormément d’empathie. C’est mon rôle d’écrivain d’être témoin. Mais pendant que j’ai fait cet album, j’ai dû être un petit soldat parce que, accompagnant mon père à sa mort, je ne pouvais craquer à aucun moment. J’ai dû être forte tout le long."

Il y a les chansons - mélodie, rythme, harmonie et texte -, et il y a l’enregistrement, les arrangements, la réalisation que Keren Ann assure pour d’autres comme pour elle. Car "le son est ma passion, mon obsession. J’arrive à connaître les gens plus par leur voix que par leur visage. La quête du son, c’est ce qui fait que j’enregistre un album. J’essaie de créer le paysage sonore dans lequel j’ai envie de me retrouver, de m’immiscer. Je travaille la musique comme la peinture : pour moi, ce sont des pigments, des fréquences que je combine. Si ce que j’écris est souvent inspiré du passé, de ma mémoire, l’état dans lequel je me trouve au moment de l’enregistrement est perceptible dans le son. C’est dans l’architecture, dans la forme des choses que se dévoile ma personnalité au moment où j’enregistre".

Dans les chansons, pas de trace du parcours accompli par Keren Ann, son père et sa mère, pas de trace de la maladie et de la mort, mais bien sa "manière de voir les choses, la vie, l’acceptation" . L’album "101" est dédié à la mémoire de Dan Zeidel, et plus particulièrement la chanson éponyme. Enfin, chanson Enumération, litanie fascinante, obsédante, passionnante : "Ce décompte donne une émotion à chaque nombre, en exprimant ce qu’il évoque. Certains parleront à tout le monde, comme "ninety nine percent", "sixty four positions", "fifteen minutes of fame". D’autres n’évoqueront rien de particulier, ne parleront à personne sauf à moi, de façon très précise. Par exemple, "thirty seven years since birth", parce que j’aurai 37 ans dix jours après la sortie du disque."

Dans la forme comme le fond, "101" évoque la Bible, surtout dans le compte à rebours final, "ten commandments", "seven days of creation", "five books of Moses", "two tablets of stone", "one God". Ce à quoi Keren Ann réagit comme une balle : "Je ne suis pas quelqu’un de religieux. Il faut avoir une bonne traduction pour l’apprécier mais, en tout cas, d’un point de vue poétique et cinématographique, c’est juste une source d’inspiration incroyable. J’ai mon psaume préféré, K. A., qui exprime la valeur 101(1) . C’est drôle, parce que ce psaume 101 prône des valeurs de justice, alors que j’écris souvent sur des hors-la-loi Pour moi, ce n’est pas la Bible qui rend religieux, mais bien les interprétations que l’on en fait. Non, j’aime la tradition, j’aime l’idée que l’on est tous croyant sans être religieux. Après, qu’on appelle ça "God" ou pas, chaque personne qui sort du lit le matin a une raison de croire en quelque chose. Il suffit d’aimer, d’écrire deux lignes ou de verser une larme pour se dire qu’on existe et que l’on croit. Après, on l’appelle comme on veut; moi, j’aime bien l’idée que ça ait un nom universel."

Une universalité que Keren Ann incarne à sa manière. Naissance en Israël, enfance aux Pays-Bas, jeunesse parisienne. Se définissant moins comme une nomade qu’un "marin", ce que corrobore le tatouage "101" sur son avant-bras, sa carrière et sa vie se partagent entre plusieurs lieux. Paris pour l’organisation, Tel-Aviv pour le yoga et le chemin du studio à vélo, New York, "le seul endroit où je ne suis pas étrangère, parce que tout le monde est comme moi, tout le monde vient de différents parcours, tout le monde appartient à plusieurs origines "

Dans cette optique, l’identité ne se réduit pas à une seule nationalité, mais est une quête permanente. Cela étant, "être née en Israël est gravé dans mon ADN" . De père israélien, de mère convertie, elle se considère comme "juive, absolument. Etre juif ne se résume pas à l’aspect religieux. Entre parenthèses, je ne suis pas du tout d’accord avec le fondamentalisme ou l’extrémisme religieux, quel qu’il soit. Mais quand on fait partie du peuple juif, on n’a pas le luxe de dénigrer, au contraire. C’est important ne serait-ce que pour les familles qui nous ont précédés. Dans celle de mon mari, ses deux parents sont des enfants de survivants de l’Holocauste. Etre en phase avec ses origines est important, ne serait-ce que pour transmettre une partie de l’histoire".

L’histoire, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, est en marche. "La Tunisie, j’ai eu des émotions jusqu’aux larmes, car beaucoup de gens proches ont vécu cela de très près. Pour l’Egypte, on a du mal à comprendre, à travers la presse, où étaient placés le peuple, l’armée, les frères musulmans. C’est encore trop flou pour m’exprimer à ce sujet. En tant qu’Israélienne, cela me rend triste de voir le nom de mon pays associé à chaque problème dans la région. Les médias occidentaux, qui vivent dans une certaine forme de confort, sont hypocrites en ce qui concerne Israël, dont le rôle arrange beaucoup plus de pays qu’on ne le dit ou le pense. C’est un pays en guerre et quand il y a la guerre, il y a des erreurs, des faiblesses, malheureusement. En Europe, où il est facile de vivre, sur une terre calme, il est aussi facile de critiquer. Je pense qu’il y a un grand décalage, une grande incompréhension."

Si elle avait vécu en Israël au moment où c’était possible pour elle, Keren Ann Zeidel n’aurait pas hésité une seconde, elle aurait "fait l’armée" . Ayant acquis la nationalité israélienne et ayant acheté un appartement là-bas en 2008, elle reconnaît la complexité des choses, l’impossibilité actuelle d’avoir une solution, "la spirale de la propagande, des deux côtés". "On peut très bien défendre et aimer mon pays sans vouloir la misère et la tristesse des autres, mais on ne peut pas ne pas prendre parti. Ne pas avoir d’avis est impossible. C’est une responsabilité quand on vient de là-bas. Je n’ai pas le luxe de me dire que je veux être pacifiste, que je n’aime pas les revolvers, que je n’aime pas la guerre. Ce n’est pas sur ces termes-là que le monde a été créé. La réalité est dure."

(1) En hébreu, la lettre kuf signifie 100 et alef, 1. K. A., kuf alef est donc 101.

Album "101", Keren Ann, Delabel/EMI.