Rap de niche d’une sous-culture d’analphabètes, le Klub des Loosers a marqué de son empreinte l’histoire du rap en France, se démarquant -plus que volontairement- de la meute avec des textes d’un cynisme inouï, aux antipodes des valeurs prônées par l’ensemble des rappeurs. "Vive la vie", le premier album, voit le jour en 2004, et vient bousculer le rap game avec une cruauté à rendre incontinent un illuminé de l’Etat Islamique. Cet album, c’est le sale gamin qui agite ses parties génitales devant le professeur alors qu’il est déjà au coin.

Dix ans plus tard, le Klub des Loosers, composé de Fuzati et son public, réinvestit la scène pour une tournée anniversaire de l’album , le tout saupoudré d’une sélection de morceaux issus des disques qui lui ont succédé. En Belgique, le passage est assuré à Bruxelles (première date dans la capitale en vingt ans de carrière!) au Botanique.

C’est Romeo Elvis qui est servi en entrée aux carnassiers venus assister au concert du Klub. Dans le petit monde du rap belge, cet élancé MC parvient progressivement à se faire un nom et une réputation, aidé par une voix grave, imposante et un charisme qui l’est tout autant. Si sa plume, séduisante mais encore jeune, gagnerait à être affutée, le ket de Linkebeek peut compter sur sa prestance scénique et son sens de l’humour pour séduire son public. D’une certaine manière, on retrouve dans ce garçon les mêmes qualités et défauts qu’un James Deano, du temps où le fils du commissaire faisait encore de la musique appréciable. Samedi soir, Romeo délivre une première partie tout à fait honnête, maitrisant son sujet et dominant ses sujets, arrivant au compte-goutte pour le concert-anniversaire du roi Fuzati (dont Romeo est lui-même un grand fan, comme le clament ses textes).

Allô, Anne-Charlotte?

A 21 heures, le plat principal est servi. Casquette vissée sur le crâne, éternel masque soudé sur la tête, le Versaillais rentre en piste. Il n’est pas seul: pour l’anniversaire de "Vive la vie", Fuzati a fait un beau cadeau à son album en lui offrant un live band . Le combo "groupe + MC - DJ" fait selon moi rarement mouche, mais il prend ici tout son sens, et pour une bonne raison: Fuzati est un passionné de musique. Un bouffeur de son, et pas seulement de hip-hop, comme il nous l’expliquera après le concert. Il écrit, certes, mais mixe, produit, part à la cueillette aux vinyles, …

Le groupe qui joue avec lui assure une relecture magistrale de Vive la vie , faisant ressortir le meilleur de ses sonorités jazz ou rock, allongeant les plages, apportant de la chaleur et de la rondeur aux textes de Fuzati qui, eux, glacent le sang. On pense vite à Badbadnotgood et leur récente collaboration avec Ghostface Killah (écouter ici). C’est dire si le résultat est probant.

Et ce flow -pour rester polis- particulier? Le sujet fait débat depuis toujours entre fans: Fuzati sait-il rapper? Ce soir, oui. Bien sûr, le Versaillais ne croquera jamais le micro comme Booba en son temps ou Guizmo aujourd’hui. Mais force est de constater qu’après quinze ans de carrière (et quelques réglages micro), le MC a pris de la bouteille, l’a bue, et s’en sort mieux. Puis finalement, que serait le Klub des Loosers sans le phrasé si particulier de son détestable auteur?

Durant presque deux heures, le Klub déroule la majeure partie de Vive la vie, et quelques extras, dont une reprise magnifique du déjà magnifique La fin de l’espèce, issu de l'album éponyme. Après ce pousse-café amer, le dernier morceau du concert arrive et avec lui un dessert sucré: Baise les gens , réclamé à tort et à travers par les groupies qu’elles soient filles ou garçons, qui finira de clôturer le show. « Il est mort, le hip-hop » . Le Klub, par contre…


Fuzati: "Je fais du Brigitte Fontaine"

Ce live band, c’est une surprise! Pourquoi cette démarche?

Ca fait très longtemps que je voulais le faire. Déjà, parce que ça fait dix ans que je n’écoute plus vraiment de hip-hop. Plutôt du jazz, du rock psyché, beaucoup de jazz funk. Donc un band, c’était pertinent par rapport à ce que j’écoute. Et si je ne l’ai pas fait avant, c’est parce que je ne voulais pas simplement engager des musiciens qui ne se connaissaient pas, et qui auraient joué un peu trop fidèlement les morceaux. Les trucs de hip-hop avec un live band que j’ai pu voir, ça ne me plaisait pas parce que si je fermais les yeux, c’aurait aussi bien pu être une MPC. Il n’y avait pas de valeur ajoutée. Et là, j’ai eu la chance de rencontrer trois des musiciens qui jouaient dans un groupe de rock qui s’appelait les Shades. Ils ont déjà dix ans de carrière, ils ont fait un Olympia. On se connait depuis longtemps, on s’est rencontrés dans un bar de musiciens à Paris qui s’appelle le Motel, les gars de Tame Impala se sont rencontrés là si je me souviens bien. Ca fait un temps qu’on se connait, on écoute les mêmes trucs, donc voilà, ça c’est fait. Il y a eu un an et demi de répétitions. Je voulais qu’ils se sentent tous à l’aise, je ne voulais pas leur dire simplement « Joue les morceaux ». Par exemple, si je finis mon couplet, après les mecs vont se mettre à improviser. C’est ça que je voulais: que ça soit un vrai groupe. Même moi quand je finis mon couplet, je redeviens spectateur, j’adore ce qu’ils font.

De toute façon, je n’estime plus faire du rap. Ce qu’on fait, ce serait plus proche de Brigitte Fontaine ou plein de trucs des années septante que j’écoute, où des gens déclament des textes sur du rock progressif, ou du jazz funk. C’est ce que j’écoute et c’est ce que j’estime faire là. Après, les étiquettes… J’ai commencé en tant que groupe de hip-hop, ça peut être du hip-hop si tu as une vision très large du hip-hop.

Mais sur ton dernier album ("Grand Siècle", avec Orgasmic aux prods, ndlr) il y a quand même des morceaux comme Sinock , qui sonnent très hip-hop…

Mais ce n’est pas un album du Klub des Loosers. C’est Orgasmic et Fuzati, c’est un projet à côté et justement c’est aux antipodes de ce que j’écoute et c’est là que c’est intéressant. Je donne les clés des instrus à Orgasmic et je fais un truc électronique, très loin de mon univers. Mais avec le band, je retrouve mes lignes directrices, le jazz, le rock psyché.

Oui, ça m’a beaucoup fait pensé à Badbadnotgood et leur album avec Ghostface Killah …

Oui c’est un peu ça, sauf que eux (son band, donc) ce ne sont pas des mecs du hip-hop ,ils viennent plutôt de la pop. Rien que dans la manière de jouer, ça sonne beaucoup plus rock.

"Vive la vie", dix ans plus tard. Pourquoi?

En général je ne suis pas trop dans les délires de retour dans le passé, mais je me suis dit: « Ca fait quand même dix ans, c’est un album qui a compté pour des gens ». De plus, dans la musique aujourd’hui les musiciens ont une durée de vie très très courte. Aujourd’hui il y avait énormément de jeunes et c’est quand même cool que dix ans après les gens se souviennent encore. Je ne suis pas très médiatisé, je travaille de manière très indépendante, et la salle était quand même bien remplie, alors qu’il n’y a pas trop de promo. J’avais envie de revenir pour faire plaisir aux gens. C’est aussi pour ça que je ne suis pas venu uniquement avec un DJ, il y a quand même une valeur ajoutée avec le groupe. De surcroit, je prépare un nouvel album où tout sera joué, donc ma démarche est cohérente. Le prochain album, je ne sais même pas si on pourra utiliser le terme « hip-hop » pour le définir. Ca restera fidèle à ce que je fais là.

Ce sera le dernier volet de la trilogie Klub des Loosers?

Je ne sais pas, mais on retrouvera le personnage.

Bruxelles, c'est une première fois. Pourquoi?

J’ai déjà joué en Belgique: à Liège, Charleroi, Louvain-la-Neuve, Dour, plusieurs fois. Mais jamais Bruxelles. C’est étrange car j’y suis déjà venu souvent, je suis collectionneur de disques et il y a de très bons magasins. Vous avez du super bon jazz belge!




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