Le dernier personnage mythique du rock s’est donné la mort il y a 25 ans jour pour jour. Marquant la fin d’une époque.

Les échoppes installées dans les halles parisiennes, les maisons colorées de Notting Hill, et les vendeurs à la sauvette qui arpentent les ruelles étroites de Venise aux abords de la place Saint-Marc n’ont sans doute pas les mêmes fournisseurs. Pourtant, quels que soient la période de l’année et les touristes visés, les posters, t-shirts et gadgets qu’ils commercialisent sont pratiquement identiques. Tout comme les visages qui les ornent. Outre quelques célébrités locales et les modes passagères, on y retrouve à coup sûr les quatre mêmes figures immortelles: Che Guevara, Jim Morrison, Jimi Hendrix… et Kurt Cobain.

Vingt-cinq ans après sa mort, le chanteur guitariste incandescent et torturé au Nirvana aussi puissant qu’éphémère, reste le petit dernier de la bande, l’ultime légende à s’être imposée hors du temps. La question n’est donc plus vraiment de savoir comment Kurt Cobain s’est transformé en figure christique pour des générations de jeunes gens à travers le monde, mais pourquoi personne n’a suivi.

Le grunge, dernière secousse

"Après lui, c’est fini", confirme Jacques de Pierpont, journaliste, animateur, et grand spécialiste du rock lourd pour les radios de la RTBF. "C’est le dernier à avoir suscité une telle passion, à bénéficier d’une telle aura." Pourquoi ? Mais tout simplement parce que "pendant des décennies, le rock a connu une succession de grandes secousses", poursuit Jacques de Pierpont. "Le grunge des Pearl Jam, Soundgarden et Nirvana a été la dernière de ces secousses, le dernier grand mouvement du rock capable de fédérer une très large audience, avec son mélange de punk, de hard rock et un fond de mouvement hippie."

D’aucuns lui rétorqueront volontiers que les mythes ont simplement changé de camp lorsque le rap et la musique électronique ont pris la place de leur cousin à guitares auprès du grand public. "Des figures comme Jay Z, Kanye West ou Beyoncé sont effectivement des légendes", concède Jacques de Pierpont. "Mais elles n’auront jamais l’aura d’un Kurt Cobain. Parce que le rap est plus fragmenté, dispersé, organisé en chapelles." Là où un groupe comme Nirvana et la figure de Cobain ont transcendé les genres, les publics et les générations, avant et après sa disparition.

Le zapping et la fin des mythes

Les dignes représentants du rock contemporain que sont Jack White (The White Stripes) ou Josh Homme (Queens Of The Stone Age) n’atteindront d’ailleurs jamais un tel degré de notoriété, eux non plus. Ni même Amy Winehouse, pourtant tristement décédée à 27 ans et en pleine gloire. Car un élément plus fondamental a profondément modifié notre rapport à la musique : Internet.

"Le vrai séisme qui a suivi le grunge est digital, poursuit l’ancien animateur radio de Hells Bells et The Rock Show. Il a généré deux types de comportements. Les ‘fans’ se sont recentrés sur leur cercle, leur genre, sans nécessairement aller voir ailleurs. Et les autres, la masse, consomme ce qu’elle trouve un peu partout, en zappant sans cesse d’un genre à l’autre. Le public est donc nettement plus dispersé, et cette dispersion empêche les artistes contemporains d’être aussi fédérateurs que les Cobain, Hendrix ou Morrison."

Comme en témoignent les têtes d’affiche des stades et autres festivals, les vieilles gloires restent largement indétrônables en termes de popularité, et les groupes contemporains - même extrêmement populaires - ne parviennent pas à rassembler comme pouvaient le faire leurs aînés. "Peut-être qu’il y a des Kurt Cobain dans les jeunes groupes contemporains, conclut Jacques de Pierpont, mais que personne n’y fait vraiment attention."


Pour rappel, si vous n'étiez pas là... 

Quand Nirvana sort Bleach en 1989, le trio ne rencontre pas d’emblée son public. Le label (Sub pop) n’y croit pas vraiment, limite le tirage de l’album à quelques milliers d’exemplaires, et envoie Kurt Cobain (chant, guitare), Krist Novoselic (basse), et leur batteur de l’époque en tournée avec les moyens du bord. Le groupe impose alors un son en live, exporte le grunge de Seattle en Europe, et aiguise sa réputation à coups de prestations scéniques sauvages, qui inspirent à Cobain les premiers textes de Nevermind.

Cette deuxième livraison sort à l’automne 1991, dopée par la présence d’un certain Dave Grohl derrière les fûts. Smells Like Teen Spirit est diffusé sur les ondes pour annoncer la couleur, mais il faut attendre la sortie du clip sur MTV, quelques semaines plus tard, pour que la déferlante se mette en route, et transforme Nirvana en phénomène mondial. En quelques semaines, Kurt Cobain renvoie les rockeurs crâneurs au vestiaire pour imposer la figure du guitariste puissant mais sensible, rongé par un mal intérieur qui le pousse inéluctablement vers l’autodestruction. In Utero clôture brutalement la production studio du groupe en 1993. Pour booster des ventes décevantes, Nirvana accepte d’enregistrer une session Unplugged en novembre de la même année, moins de six mois avant le suicide de Cobain.