Au festival de Pesaro, L’Equivoco stravagante, premier opéra buffa de Rossini, dans une lecture joyeusement délirante mais sans vulgarité signée par le tandem franco-belge Patrice Caurier et Moshe Leiser.


La ville de Bologne a joué un rôle important pour Rossini : c’est là, au Liceo Filarmonio, qu’il a étudié la musique, c’est là aussi qu’il a appris son futur métier comme répétiteur au Teatro del Corso et c’est là que, adulte, il a eu ses premiers domiciles. Il s’y est même marié deux fois, une fois avec Isabella Colbran et une autre avec Olympe Pélissier. Pourtant, même s’il y a composé plusieurs de ses chefs-d’œuvre - dont Semiramide, également à l’affiche du festival de Pesaro cette année, Bologne n’a accueilli que la création d’un seul de ses opéras : L’Equivoco stravagante. C’était le 26 octobre 1811 (Rossini n’avait pas encore vingt ans !) et ce fut un flop : trois représentations seulement, et l’œuvre disparut de l’affiche. Manque de succès ? Oui. Mais aussi et surtout interdiction de représentation décidée par la police locale.

La censure avait pourtant déjà amplement promené ses ciseaux dans le livret de Gaetano Gasbarri, personnage réputé à l’époque, non seulement comme librettiste mais aussi comme haut fonctionnaire. Rien de politique pourtant dans cette censure : ce qui avait choqué avant, et qui choqua encore après, c’est la nature de cette "équivoque extravagante".

© Studio Amati Bacciardi

Péripéties amoureuses

Ernestina (la mezzo-soprano Teresa Iervolino) est une jeune fille de bonne famille, passionnée de livres. Son père Gamberotto (la basse Paolo Bordogna) n’est pour une fois pas un barbon borné, mais un homme plutôt ouvert. Elle est censée épouser le riche mais fat Buralicchio (le baryton Davide Luciano) mais, quand il rencontre le séduisant et désargenté Ermanno (le ténor Pavel Kolgatin), Gamberotto est prêt à laisser le choix à sa fille, qui préférera évidemment le séduisant ténor pauvre. Ermanno se révèle toutefois maladroit, à telle enseigne que, pour éviter de voir la jeune fille épouser Buralicchio, un sympathique couple de serviteurs imagine de convaincre l’imbécile qu’Ernestina est en réalité un garçon, que Gamberotto a fait castrer à la naissance pour lui ouvrir une carrière musicale.

On imagine les péripéties qui vont suivre, à la limite entre le pesant et le scabreux, et c’est tout l’art de Patrice Caurier et Moshe Leiser que de se prémunir de ces deux travers pour faire arriver l’action à bon port. Le tandem franco-belge qui, depuis plus de trente ans, promène dans la planète lyrique son approche plutôt gentille, parfois audacieuse mais jamais provocatrice, fait ici ses débuts au festival avec une lecture joyeusement délirante tant visuellement que théâtralement. Toute l’action se déroule dans un décor unique de Christian Fenouillat, la maison de Gamberotto, envahie par un papier peint inoubliable qui la tapisse du sol au plafond et que ne vient troubler qu’un tableau montrant des vaches paissant dans un paysage montagnard. Tous les personnages sont affublés d’un faux nez, et tous les hommes portent d’extravagantes bacchantes en guidons de vélo. Le chœur, uniquement masculin, joue un rôle important, et les deux metteurs en scène en font bon usage pour créer des tableaux inoubliables dans une esthétique burlesque de film muet.

© Studio Amati Bacciardi

Un vieux routier à la baguette

Dans la fosse, l’Orchestre symphonique national de la RAI est cette fois dirigé par Carlo Rizzi, autre vieux routier de la scène italienne qu’on a souvent entendu à la Monnaie lors des premières années de mandat de Peter De Caluwe et qui est un spécialiste du répertoire rossinien. Sa direction a la légèreté requise et, servie par une distribution excellente, l’œuvre se révèle ici comme pratiquement digne des autres grands opéras buffa de Rossini qui allaient suivre dans les six années suivantes : de L’Italiana in Algeri à La Cenerentola, en passant notamment par Il Turco in Italia ou Il Barbiere di Siviglia.

© Studio Amati Bacciardi

Pesaro, Arena, les 19 et 22 août à 20h.

En 2020, le Festival proposera, du 8 au 21 août, trois nouvelles productions : "Moïse et Pharaon" (Sagripanti-Pizzi), "Elisabetta, Regina d’Inghilterra" (Pido-Livermore) et "La Cambiale di matrimonio" (Korchak-Dale). Rens. : www.rossinioperafestival.it.