Malheureusement pour Nicolas Sarkozy, son “Discours de Dakar” est resté gravé dans les mémoires. Le 26 juillet 2007, le Président français s’adresse à “ses amis” africains devant un parterre de jeunes Sénégalais. “Le drame de l’Afrique” dit-il alors “c’est que l’Homme africain, n’est pas assez entré dans l’Histoire”. “Le défi de l’Afrique” est donc logiquement “d’entrer davantage dans l’Histoire”. Silence dans la salle, consternation dans l’assemblée, indignation généralisée dans les pays d’Afrique francophone. Sans même s’en rendre compte, l’homme d’État vient de porter haut la voix du paternalisme le plus ignare, et de dire une énormité sous les yeux des principaux intéressés.

Marc Benaïche se souvient très bien de cette journée. Le journaliste français spécialisé dans les musiques du monde est, à l’époque, en pleine réflexion sur la place et le traitement à accorder aux musiques africaines. Sur le moment, il reste coi, stupéfait même, mais “cette phrase aussi tragique qu’absurde” agit comme un détonateur, l’étincelle qu’il lui fallait pour concrétiser le projet qui lui trotte dans la tête : monter de toutes pièces une exposition consacrée à l’histoire, l’impact et la richesse de la musique noire.

Le sujet est vaste, les possibilités infinies. “Deux éléments se sont donc imposés d’emblée” nous explique-t-il depuis Paris. “Le premier c’est que nous voulions voir l’exposition comme une célébration, quelque chose de solaire, joyeux, une réponse ludique à la bêtise du discours de Dakar. Le second, c’est que, compte tenu de l’ampleur du sujet, il était impossible d’être exhaustif. Nous devions poser des choix subjectifs”. Heureux hasard, le journaliste est alors en pleine lecture d’un ouvrage du sociologue britannique Paul Gilroy, qui propose une approche novatrice des cultures africaines et leurs diasporas : l’Atlantique noir. Pour Gilroy, la culture noire ne peut être considérée sur une base terrestre et figée, que l’on soit noir d’Afrique, d’Europe, d’Amérique ou des Caraïbes. Il juge plus pertinent de l’aborder comme un gigantesque espace en mouvement – l’Atlantique – où se croisent, se mêlent et s’influencent les cultures noires depuis le début de la traite et l’esclavage.

Le bluesman américain ou la star tropicalisme brésilien ne peuvent être détachés de leurs racines africaines, et leurs cultures influencent à leur tour celle de leurs ancêtres. Tout est lié, rien n’est fini. La musique noire, comme les autres formes de culture, est fondamentalement hybride. L’exposition Great Black Music entend recréer ce dialogue, cet aller-retour permanent entre les rives de l’Atlantique.

Pour capter le visiteur d’entrée de jeu, l’exposition s’ouvre sur 21 légendes de la musique noire (lire nos trois portraits ci-contre). Les profils les plus prévisibles (Jimi Hendrix, Aretha Franklin, Bob Marley) côtoient les stars de la musique dite “du Monde” (Franco, Kassav, Salif Keita, Miriam Makeba) et les blancs de peau, noirs de cœur comme Elvis Presley ou Michael Jackson. “Il y a forcément, là-dedans, quelqu’un que l’on connaît” insiste Marc Benaïche. “Je voulais que chacun commence par retrouver sa propre culture musicale avant d’entamer son voyage”. Les vingt et un écrans disposés dans la salle diffusent de courts documentaires de cinq minutes sur chacune des personnalités concernées. Le spectateur n’a qu’à s’approcher d’un petit bloc en bois, y brancher son casque ou ses écouteurs (il est indispensable d’apporter chacun le sien) pour lancer la lecture.


La suite est moins convenue. Une grande carte d’Afrique divisée en zones et autant d’écrans propose de plonger corps et âme dans cette “Mama Africa”, les racines de la musique noire, les sons traditionnels et modernes du continent. “Un visiteur qui aurait regardé le film sur Miriam Makeba dans la pièce des légendes, a ensuite l’occasion de plonger dans la scène musicale de l’Afrique du Sud dans ce second espace” précise Marc Benaïche. “Cela permet de comprendre que l’Afrique est un continent contemporain, à l’avant-garde sur plein de choses, un aspect qu’on ne perçoit plus forcément en Europe.” Au public de faire ses choix, zapper comme bon lui semble ou suivre un fil rouge.

Après un bref passage par les “rites et légendes”, l’écrit se fait une place dans l’exposition sous forme de grandes banderoles retraçant l’Histoire, la grande, telle que vécue ou réappropriée par les Noirs. L’occasion de redécouvrir les penseurs, artistes et intellectuels marquants d’Afrique, d’Europe, des Caraïbes ou des Amériques, pour mieux “casser tout risque de compréhension essentialiste de l’exposition”. Au terme de quoi, il ne reste plus au visiteur qu’à plonger en vrac dans les innombrables vidéos consacrées à tous les genres possibles et imaginables des musiques noires modernes.

Conçue il y a plus de dix ans, Great Black Music devait initialement voir le jour dans un musée de Salvador De Bahia (Brésil). Elle s’est finalement développée sur un mode itinérant pour gagner Dakar, puis Johannesbourg, La Réunion, Accra, Abidjan, Kigali, Bamako, Ouagadougou, et finalement Paris puis Bruxelles. Pour une fois, un événement artistique conçu en Europe a d’abord vu le jour en Afrique. Toute autre approche aurait été terriblement incohérente.

“Great Black Music” aux Halles de Schaerbeek depuis le 6 octobre et jusqu’au 20 décembre. ATTENTION : il est demandé à tous les visiteurs de se munir de leur propre casque ou écouteurs.


Trois légendes

Fela Kuti (1937 - 1997) Nigeria

Difficile de trouver symbole plus fort de la fusion des styles et des cultures. Lorsqu’il invente l’afrobeat avec le merveilleux Tony Allen à la batterie, Fela Kuti mêle jazz, funk et highlife ghanéen aux rythmes yorubas de son pays natal, le Nigeria. Chanteur, saxophoniste, compositeur de génie, Fela s’est formé à Londres, a affûté sa conscience politique dans les États-Unis des Black Panthers, et incarné littéralement l’activisme nigérian en vilipendant avec autant de ferveur l’envahisseur colonial, le pouvoir militaire et les élites corrompues sur l’ensemble du continent africain.

Pas un morceau n’épargne les puissants, pas un concert ne passe à côté d’une gigantesque transe collective. Fela est un messie, aussi dangereux pour les uns que galvanisant pour les autres, et fondamentalement porteur de la fierté d’être Nigérian et africain, même s’il n’a cessé d’être harcelé dans son pays.


Celia Cruz (1925 - 2003) Cuba

Plus de quinze ans après sa disparition, la reine de la salsa cubaine est toujours célébrée dans le monde entier. L’année dernière, la superstar béninoise Angélique Kidjo rendait encore hommage à sa force et son africanité sur un album dédié. La petite fille née Ursula Cruz dans un quartier populaire de La Havane devient une gloire locale dans les années 50 au sein du groupe La Sonora Matancera, mais quitte son île en 1960 à l’arrivée de Fidel Castro.

Elle ne reviendra jamais, faute d’autorisation, et devient un puissant symbole de l’anticastrisme. Incroyablement tenace, Celia Cruz chante sans arrêt, sort un nombre hallucinant d’albums, mais peine à percer en solo avec ses sonorités afro-cubaines plus franchement à la mode, dans les années 60. L’explosion vient pratiquement dix ans plus tard, au beau milieu des années 70. La Salsa explose, Celia Cruz en devient le visage, l’incarnation, la superstar, et accompagne jusqu’à sa mort, la montée en puissance de la musique afro-latine à travers le monde.


Harry Belafonte (1927 –…) USA

Né à Harlem, élevé en Jamaïque sur la terre paternelle, avant de se retrouver au front avec l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, Harry Belafonte accomplit un véritable exploit, au milieu des années 50 : démontrer à tout un chacun, et notamment au public américain, que la musique noire ne se limite pas au blues et au jazz. Chanteur, comédien, charmeur, il impose aux siens le calypso jamaïcain. Le succès est aussi massif qu’inattendu, le public américain se rue sur la musique des Caraïbes.

Belafonte en profite pour élargir la gamme, varier les registres, et utilise son image policée de gentil crooner propre sur lui pour gentiment s’engager. Le sud, ségrégationniste, est rayé de la carte de ses tournées pendant plusieurs années. Martin Luther King peut compter sur son amitié. Et même si on est loin des Black Panthers, Belafonte impose l’homme et la culture noire jusque dans les foyers les plus fermés.