L’histoire commence avec une fille, une Danoise rencontrée à Paris. Lui, musicien, tombe amoureux en pleine tournée. Elle, étudiante, le convainc de la suivre chez elle une fois la tournée terminée. Ces romances-là sont souvent affaire de timing. En l’occurrence, il est parfait. En 2012, Nicolas Michaux donne les ultimes concerts de son Été 67, groupe de jeunesse créé à Liège quinze ans auparavant et auteur de deux albums de pop rock multilingue tout à fait honorables.


“J’ai beaucoup de sympathie pour les jeunes que nous étions” témoigne l’intéressé, qui revient sur les faits, huit ans après ce point de rupture professionnel. “On ne faisait de mal à personne, on a appris le métier progressivement, dans les bars, les mariages, les restaurants du Carré (Centre festif de Liège, NdlR). Au début, on ne connaissait rien, on jouait comme des pieds, on chantait comme des culs. Et quelques années plus tard on était devenus pros, en studio, avec des dates dans de grandes salles.” L’aventure était belle, elle se termine bien. À 27 ans, le chanteur guitariste a besoin d’air pour respirer, de temps pour travailler et d’espace pour se trouver. La Scandinavie tombe à pic.

Les bières bruxelloises, la terre danoise

La suite est moins linéaire que prévu. De retour en couple à Bruxelles après un an, Nicolas Michaux vit ce qu’il appelle “un long week-end” figé dans le temps. Il pose ses valises dans un studio de Beersel, vide une certaine quantité de cannettes de bière au soleil, et en retire un premier album issu de moult collaborations. Le personnage se crée, mais il faut encore le peaufiner. Alors le Danemark vient une nouvelle fois s’inviter. À son premier bébé en solo, en succède un autre – de chair et d’os de cette fois – que le duo fait naître en 2017 sur l’île de Samso, loin du tumulte, de la pollution et des hôpitaux.


Ce petit bout de terre flottant au large du Jutland ne vous dit rien ? C’est normal, on y trouve moins de quatre mille habitants, beaucoup de champs, et pas un gramme d’énergie fossile. Pas d’embouteillages ni de publicités non plus, celles-ci étant formellement interdites sur une île à la vie brute, organique, plus complexe qu’il n’y paraît à première vue, à l’image du deuxième opus que le dandy liégeois devenu auteur agriculteur compose en quelques mois.

“La distance donne ce recul qui permet de voir les choses différemment, loin de la frénésie bruxelloise” analyse l’intéressé, de retour en Belgique pour quelques semaines, histoire de présenter ce nouvel album. “C’est la première influence de Samso. La deuxième, c’est la rudesse des lieux, qui impose une certaine humilité. Sur l’île, il faut faire bien avec peu, recycler, récupérer. L’album a l’aspect cru, sincère, dénué de fioritures du contexte dans lequel je l’ai conçu. Je le vois comme une forme de documentaire.”

De rock en chanson

Très réussi dans son genre, Amour Colère ★★★ (Capitane Records) est une ode à la famille, l’autre et les idéaux, écrite sur la terre d’un monde extrême, consumériste et autodestructeur filant tout droit vers l’implosion. Les deux sentiments coexistent, les deux sentiments s’influencent. Le Danemark n’est pas que “Hygge” (expression typiquement danoise définissant un sentiment de bien-être). Samso aussi a ses parts d’ombre, l’île énergétiquement vertueuse faisant encore pousser certaines de ses cultures avec une quantité industrielle de glyphosate (herbicide hautement toxique). Signe que tout est complexe, nuancé, et bien souvent paradoxal.


Nicolas Michaux chante tout cela à la fois, passant naturellement d’une lettre intime (“Harvesters”) à un coup de sang politico-social (“Parrot”) sans oublier de sublimer la beauté charbonneuse de sa ville natale sur l’excellent “Factory Town”, rendant – au passage – respectueusement hommage au Velvet Underground.

“On n’est pas fâché ou amoureux tout le temps” ajoute l’auteur-compositeur, qui cite régulièrement Dylan et Neil Young comme ultimes sources d’inspiration. “Je ne veux être ni hooligan ni mouton. L’un des aspects intéressants de la pandémie actuelle, d’ailleurs, c’est que les artistes puissent sortir dans la société pour dire : “Non, nous ne sommes pas des superstars comme Madonna, et oui, notre situation est difficile”. Jusqu’ici, les injonctions du milieu étaient plutôt “Montrez que tout va bien pour vous, que vous avez plein de succès, que vous êtes la prochaine révélation de l’année.” C’est une libération de pouvoir dire “on galère et ça ne veut pas dire qu’on est nul !” C’est aussi ça, l’amour colère.


Nicolas Michaux, Amour Colère (Capitane Records), sortie ce vendredi 25 septembre.

En concert aux Nuits Botanique ce jeudi 1er octobre.