ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE

Le 6 mars 1853, «La Traviata» est créée au Teatro La Fenice de Venise. Deux ans après la première triomphale de «Rigoletto» dans la même salle, c'est, selon les mots de Verdi lui-même, un fiasco. Il faudra attendre 1854, une autre scène vénitienne - le San Benedetto - et une partition légèrement retravaillée par le compositeur pour que l'oeuvre connaisse un succès qui ne s'est plus démenti depuis.

Argent roi

Un siècle et demi plus tard, c'est le célèbre opus verdien que la Fenice a choisi pour rouvrir ses portes à l'opéra. Après l'incendie du 30 janvier 1996, après la saga juridico-immobilière à l'italienne de la reconstruction, après l'inauguration de décembre 2003 par une série de concerts symphoniques - la machinerie de scène devait être achevée, et des tests acoustiques furent encore réalisés -, Verdi est revenu en triomphateur dans une des salles les plus mythiques du monde lyrique. Les salles sont combles malgré des prix assourdissants (de 200 à 4000 € la place pour la première, de 50 à 1200 pour les autres représentations), comme si la Fenice avait voulu par un seul titre financer une saison qui se fera bien plus audacieuse par la suite: «Le Roi de Lahore» de Massenet, «Maometto secondo» de Rossini, «La Finta semplice» de Mozart, «Pia de'Tolomei» de Donizetti ou «Daphné» de Strauss, le seul tube - relatif - étant «Parsifal».

Il y a aussi beaucoup d'argent sur scène, Robert Carsen en ayant fait un des ressorts de sa mise en scène: l'action se passe dans les années 70 - le metteur en scène rappelant que Verdi avait toujours été désireux de faire représenter son opéra dans des vêtements contemporains de ceux de ses spectateurs - et Violetta est une prostituée toxicomane de luxe dont Douphol est le souteneur et Alfredo un visiteur tombé amoureux. Dès le prologue, ses clients viennent la payer en lui jetant des brassées de dollars qui vont joncher le sol de son immense chambre. La maison de campagne du deuxième acte sera une forêt tout en photos murales (les seventies, encore), et ce sont des billets qui tomberont du ciel comme des feuilles mortes. Le résultat est parfois cru, mais jamais gratuit et toujours cohérent, grâce aussi à une direction d'acteurs appliquée non seulement aux protagonistes principaux mais aussi à chaque choriste et figurant. Et l'émotion garde ses droits, surtout au final, joué dans l'appartement en travaux de Violetta, où toutes les lumières de la salle se rallument (ah, la magie des lumières de la Fenice!) quand elle croit voir disparaître le mal. L'instant d'après, dernière métaphore d'un monde vénal et insensible, les tapissiers arrivent pour achever leur travail, indifférents à sa mort.

Violetta d'anthologie

Dans la fosse, l'Orchestre de la Fenice, manifestement heureux de retrouver ses murs, joue superbement sous la baguette attentive d'un Lorin Maazel des grands jours. La Fenice a eu l'idée intéressante de donner l'oeuvre dans la version de la création, jamais donnée depuis 1953 et donc quelque peu différente de celle que l'on connaît aujour- d'hui: c'est particulièrement sensible dans la scène entre Violetta et Germont au deuxième acte, mais aussi au final.

La première des deux distributions alternées permet de découvrir en Patrizia Ciofi une Violetta d'anthologie. Avec voix égale dans tous les registres et à l'intonation parfaite, capable de placer en outre toutes les nuances en une parfaite messa di voce, la soprano italienne est aussi une actrice éminemment crédible: jeune, fine, mobile, et avec un visage suffisamment neutre pour pouvoir prendre toutes les physionomies au gré des maquillages. A ses côtés, Roberto Sacca est un Alfredo tout aussi crédible quoiqu'un peu plus gauche: sans être exceptionnelle, la voix est juste et bien timbrée, mais le ténor italien appuie parfois excessivement ses effets. Dmitri Hvorostovsky chante Germont avec noblesse et élégance, même si la voix est parfois un peu moins sûre dans l'aigu: son seul défaut scénique est que ses cheveux blancs ne suffisent pas à le vieillir pour qu'il puisse avoir l'air d'être le père d'Alfredo.

Venise, Teatro La Fenice, les 18, 19 et 20 novembre à 19h. Webwww.teatrolafenice.it

En direct sur Arte et France Musique ce jeudi 18 à 19h; un DVD devrait suivre.

© La Libre Belgique 2004