Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au cœur.

Voici la contribution d'Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde, ex-directeur des antennes des programmes de la RTBF et d’Arte Belgique (2006-2008).

"Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés." Ce vers de la fable Les Animaux malades de la peste tourne dans ma tête depuis le début de la pandémie. Heureusement nous ne mourrons pas tous, mais nous sommes tous frappés, interpellés. Sur notre nature, animale, que seule notre arrogance nous autorise à négliger. Avec ses illusions de grandeur : nous avons virtuellement éliminé les lions, les loups, les éléphants, les baleines, tous nos rivaux sur la planète ; conquis les forêts, les océans, les glaciers, l’espace, les distances. Pourtant, cette Condition humaine dominante n’est qu’une infatuation de notre ego, un voyage en absurdie, soudain confiné par la réalité duale de la mondialisation : Instant Karma is gonna get you !

Où et comment nous sommes-nous pareillement perdus, 50 ans après Woodstock et mai 1968, après toutes les victoires culturelles, humanitaires, démocratiques et législatives ? L’utopie que tous les combats ont été remportés, la régression dans le monde virtuel de la fiction et des Video Games, l’asphyxie et la léthargie du confort moderne et de sa pharmacopée, l’enfermement dans une maladie mentale qui ne dit pas son nom, qui nous a retransformés, à travers les réseaux sociaux et la libération des pulsions, haine et morbidité conjuguées, en Animals ?

Pendant que nous ne regardions pas assez, prisonniers volontaires de l’Hotel California, nous entrions dans The Monsanto Years où les multinationales, les banques, la tech, inventaient avec la complicité des gouvernements des systèmes pour ruiner les uns, infecter les autres, asservir et intoxiquer nos enfants. Un monde disruptif, ubérisé, par abonnements, qui a pris la décision de se dématérialiser et de disparaître dans un cloud de sa propre invention, effaçant son existence en même temps que sa mémoire, cependant qu’il épuisait ses réserves et gangrenait la planète. La victoire du capitalisme voyou et égoïste, du vivant de la génération hippie qui prônait la Paix et l’Amour, la justice, l’équité, la solidarité, l’identité dans la différence. À l’opposé de la politique, qui corrompt la moralité comme la religion le fait de l’intelligence. Avec un mantra : toute expression qui exalte la vie combat automatiquement les choses qui la répriment. Comme l’illustrait Lennon auprès d’un journaliste qui lui demandait si les Beatles allaient écrire un morceau contre la guerre : "Mais toutes nos chansons sont contre la guerre." C’est ce virus-là qui nous avait frappés : All You Need Is Love.