Bel Air fut un temps l’un des plus beaux quartiers de Port-au-Prince, un repaire de nantis rivalisant les uns avec les autres par le biais d’imposantes maisons coloniales. Aujourd’hui, c’est l’un des bidonvilles les plus pauvres et dangereux de la capitale haïtienne, mais aussi l’une des zones les plus sauvagement frappées par le violent tremblement de terre de 2010. Des milliers d’habitants y ont péri à l’époque. Des centaines y meurent encore chaque année, mais aucun de ces drames n’emportera jamais avec lui l’âme du quartier, transmise de génération en génération à travers le "rara" : la musique qui accompagne les cérémonies et autres parades vaudoues qui déferlent sur la ville durant les semaines pascales.

C’est là, au beau milieu des décombres que vit Yves-Marie Croicoux, fondateur de l’un des groupes les plus célèbres de l’île : Raram.

"L’esclavage est aboli depuis deux cents ans, mais dans notre tête, nous sommes toujours effrayés", explique le musicien haïtien. "Le Rara nous apporte un sentiment de liberté." En 2009, une tournée américaine consacre Raram sur la scène internationale et plonge Yves-Marie dans une certaine euphorie. Mais, quelques jours plus tard, la terre se met à trembler. Raram perd plusieurs musiciens. Yves-Marie, tranquillement installé chez lui, perd sa petite fille de trois ans, dont on ne retrouvera jamais le corps sous les décombres. "Durant les semaines qui ont suivi, j’ai perdu le contrôle", poursuit-il. "Des camions remplis de corps passaient sans arrêt dans ma rue. Un jour, j’ai bien failli me jeter sous l’un d’entre eux."

Une année durant, Yves-Marie vit dehors, dans un coin, en larmes. Puis, doucement, se remet à écrire. Chacun de ces morceaux est une petite bulle d’air, une source aussi inattendue que précieuse d’énergie. L’homme se relève, le père trouve une voie vers la paix, et le musicien redonne vie à sa communauté. En quelques mois, Raram se recrée, multiplie les concerts et reverse une partie des bénéfices à la communauté de Bel Air, qui se reconstruit.

De Belfast à Hiroshima

Le récit d’Yves-Marie Croicoux est tiré du livre Paradise City (parution le 31 octobre, Editions Lanoo) où il se mêle à vingt et un témoignages similaires, recueillis dans six métropoles (Port-au-Prince, Belfast, La Nouvelle-Orléans, Kigali, Hiroshima et Detroit) touchées par la guerre, les catastrophes ou la misère.

Mené par les musiciens flamands Mario Goosens (Triggerfinger) et Karel Van Mileghem (Jacle Bow), décliné au théâtre et dans une émission de télévision diffusée sur la VRT, Paradise City réunit ces témoignages touchants pour illustrer un phénomène précis : le pouvoir guérisseur de la musique. "La musique guérit" écrivent les deux musiciens dans l’introduction de l’ouvrage.

"Cela sonne comme un cliché, mais lorsqu’une communauté est traumatisée par un événement, la musique enveloppe les gens de ses vertus et libère son incroyable source de vie. Elle est dans nos gènes, notre créativité atteint souvent son zénith dans les circonstances les plus difficiles. […] C’est comme cela que sont nés le jazz, le punk, le blues. Nous voulions simplement l’illustrer à travers des récits personnels."

Paradise City, Healing Cities through Music (Éditions Lannoo) parution le 31 octobre.