Des chœurs a cappella. Des claviers éthérés. Puis cette voix, presque androgyne, et l’ajout de cordes subtiles. En deux morceaux, Rhye nous emmène plus loin et plus vite qu’une fusée de Space X. Soigneusement élaborée, sa pop moderne est tout simplement sublime. Home *** (Caroline Music, sortie le 22 janvier) est un petit bijou de douceur et de légèreté conçu par un seul homme : Mike Milosh, multi-instrumentiste et artiste polymorphe canadien en ébullition artistique depuis trois ans. "Je me suis toujours demandé si on pouvait échapper à son cadre de vie", murmure-t-il de l’autre côté du fil, d’une voix posée et concentrée "Si l’environnement ne façonnait pas totalement le travail de l’artiste."

Bien nommé, ce troisième album publié en autant d’années a essentiellement été conçu à domicile, sur les hauteurs de Los Angeles. "J’ai eu énormément de chance, poursuit Milosh. Il y a un an et demi, j’ai acheté une propriété située en dehors de la ville, au cœur des montagnes californiennes. Je n’ai pas de voisins, la zone naturelle protégée qui jouxte mon domicile est interdite d’accès, je me réveille tous les jours avec le lever du soleil, et je pars me perdre dans la nature quand il se couche. Il y a quelque chose d’extrêmement apaisant à vivre au rythme des cycles naturels. La lumière est tellement sublime qu’elle vous porte. Cela explique la joie et la sérénité que l’on retrouve sur l’album."


Pendant que les quatre millions de résidents de Los Angeles et ses soixante mille sans-abri paniquent à l’idée d’attraper le Covid dans une cité aussi tentaculaire qu’impitoyable, Mike crée chez lui, dans le studio vintage qu’il s’est conçu sur mesure. "Tout est installé, réglé, et organisé pour me permettre d’utiliser à la seconde le moindre instrument qui me tente, poursuit-il. De l’immense infrastructure remplie de claviers à ma batterie Ludwig de 1954, qui ne sonne comme aucun autre instrument au monde. Tout cela crée un ensemble, une énergie. Ça ne s’entend pas forcément à la première écoute, mais je crée environ 8 000 pistes de son différentes pour chaque morceau. J’enregistre entre 20 et 30 fois chaque corde et c’est comme ça pour tous les instruments."

Impossible, évidemment, de catégoriser l’artiste. Les salles de concerts qui le présentent parlent de "pop sous influence jazz, soul et R&B". Rhye en rajoute une couche en faisant volontiers référence au funk, au disco et au rock classique. "Tout est dans le son", poursuit ce personnage situé à mi-chemin entre le geek accro à la technologie et le hippie. "J’utilise souvent des ‘fantômes’. Je crée une mélodie et je la joue en composant d’autres mélodies, puis je supprime la piste initiale. Elle n’existe plus, mais elle est indirectement présente dans le résultat final."

Dès sa plus tendre enfance, Mike Milosh se forme à la musique classique, le violoncelle, la danse, la peinture, le dessin, la photographie et le cinéma. La pandémie de Sars-Cov-2 bloque tous les accès au centre-ville ? Pas de souci, Monsieur tourne ses clips chez lui, avec son épouse ("Beautiful") ou un couple d’amis ("Black Rain"). Petit budget, images superbes, effet maximal. "L’art est une catharsis, un moyen d’exprimer ses émotions. L’artiste est donc sans arrêt en phase d’adaptation, à une bonne comme à une mauvaise situation, tout cela est stimulant." En matière de perturbation, 2020 a largement assuré. "Cette année était folle", confirme le compositeur. "Mais pas nécessairement à cause du Covid. Beaucoup de mes amis ont été victimes de crimes haineux. D’autres m’ont mis sous pression pour que je sois plus politique dans mon travail. Je soutiens Black Lives Matter, mais je n’ai pas écrit de morceau ou tourné de vidéo sur le sujet, et ce pour une raison essentielle : je conçois l’art, ma musique comme une façon d’unir les gens, pas de les diviser."

Donald Trump l’a illustré, sublimé, mais n’a rien inventé : les États-Unis sont fondamentalement divisés et polarisés. Chaque citoyen est plus que jamais attendu dans un camp ou dans l’autre. "L’hyperpolitisation des gens est liée à l’omniprésence des réseaux sociaux et la commodification des internautes", analyse Mike Milosh, passionné lorsque nous abordons le sujet. "C’est l’économie de l’attention. On capte votre attention et on vous encourage à adhérer à des théories spécifiques pour mieux vous contrôler. Je ne parle pas de contrôle comme Georges Orwell le concevait, plutôt du contrôle conçu par des sociétés comme Cambridge Analytica et leurs systèmes de prédiction des comportements. Tout cela est précisément conçu pour catégoriser les gens afin de mieux leur vendre des concepts, produits ou idées. Et cela déteint sur les modes de pensée. Rien de tout cela ne m’intéresse en tant qu’artiste, car ça n’améliore en rien la société. Les gens sont juste renforcés dans leur individualisme. L’art, au contraire, est là pour rassembler, unifier, renforcer les liens entre communautés."