ENTRETIEN

Pétillante, Lio. Sourire mutin, jeans moulants, Wanda Ribeiro de Vasconcelos - son vrai nom - est là pour défendre un nouvel album, ce qui est, en soi, une bonne nouvelle. En effet, la vie - et quelques personnes notamment - n'ont pas été tendres avec l'ex-lolita en quête de nouveaux horizons. Mais les années 2000 semblent plus favorables à la jeune femme: un disque autour des poèmes de Jacques Prévert, suivi d'un spectacle qui sera finalement joué devant 180000 personnes, puis une autobiographie - «Pop model» et une intégrale phonographique - «Pop Box» pour faire le point.

L'autre bonne nouvelle, c'est que «Dites au prince charmant», l'opus en question, est désarmant de simplicité et d'une maturité qui s'insinue jusque dans le fil de la voix. Réalisé en Suède et en Allemagne avec la collaboration de Doriand, de Marie Darrieusecq et des fidèles Jay Alansky et Jacques Duvall, ainsi qu'avec sa soeur Helena Noguerra, l'album, tout aussi réjouissant qu'émouvant, fond dans l'oreille.

Mais d'abord, comment voyez-vous la Belgique où vous avez grandi, quand vous y revenez?

Il me paraît de plus en plus évident qu'il existe une belgitude. Le surréalisme ne pouvait pas venir d'ailleurs que d'un pays comme celui-ci, mais un surréalisme heureux, ouvert, franc, le vrai surréalisme, celui qui donne la liberté, et pas celui dans lequel André Breton a voulu enfermer tout le monde à un moment donné. Au départ, l'idée de Breton était intéressante, mais à l'arrivée, il est devenu un chieur, poseur, donneur de leçon, pénible, un ayatollah. Ça, on n'a jamais eu en Belgique, parce que c'était impossible. La belgitude est un mélange incompréhensible de commedia dell'arte, de rabelaiserie et d'autodérision nécessaire à la survie dans un petit pays. Moi je ne rêve que d'une chose, c'est de revenir vivre en Belgique, mais j'ai un peu de mal à convaincre les enfants.

C'est vrai? Comme Johnny?

(Eclats de rire) Moi j'étais étonnée, je croyais qu'il était toujours Belge. On découvre de ces trucs affreux, des légendes se brisent...

Mais vous êtes de nationalité portugaise...

Née au Portugal, vivant en France après avoir été élevée en Belgique. Je me sens Belge de coeur, mais je resterai Portugaise jusqu'à la fin de ma vie. Ce sont des choses que j'aime bien. Mon grand-père, le médecin qui m'a mise au monde, disait qu'une vie est jolie quand elle correspond aux valeurs qu'on vous a enseignées. Lui se disait non pas Portugais mais citoyen du monde. Finalement, je suis une citoyenne du monde.

Comment a-t-il vécu la dictature?

Il a été très emmerdé par le pouvoir. Mon grand-père s'en est toujours sorti parce qu'il était un très grand humaniste. Il avait des livres interdits chez lui, il apprenait le russe par la méthode Assimil, il était un peu surveillé parce qu'à l'époque, il ouvrait son cabinet aux Tziganes qui étaient des gens rejetés. D'ailleurs, sa clinique, il l'avait appelée Maison de la santé, Casa de Sade, quelque chose d'inspiration socialiste, et cette Maison était ouverte à tous. Ces choses ont cimenté ma vie.

Il est votre maître à penser...

Et à agir. Il avait un mauvais caractère, on s'est souvent engueulés, mais il avait la même opinion de moi, donc c'est très bien ainsi. Cette force d'amour qu'il dispensait, et ses valeurs... Pour lui, l'une des plus belles choses à exprimer, c'était la gratitude. Les hommes se sont créés sur l'empathie. S'il n'y avait eu que de l'antipathie, le monde n'existerait plus. «Ingrat» est un mot qui dit des choses très laides sur les gens, il est beaucoup plus fort que «salaud».

Vous réfléchissez donc beaucoup à toutes ces choses?

Oui, je suis en perpétuel questionnement. Je mourrai en emportant mes dernières questions mais, tous les jours, je me les poserai. La pensée n'a rien d'ennuyeux, contrairement à ce qu'on essaye de nous faire croire: les gens qui ne pensent pas sont tellement plus intéressants, tellement mieux manipulables. Mais se penser, c'est se penser humain ou barbare, car nous ne sommes pas infaillibles, et il ne faut pas se faire d'illusion, le monstre est en chacun de nous. Il y a un Dutroux, un Hitler, une Catherine de Médicis qui sommeillent en nous, hommes et femmes.

A partir de là, quel chemin prendre? Se laisser aller à des pulsions sans les mettre à l'épreuve de la morale ou de l'éthique? Ou accepter notre état d'humain qui se cherche et qui se trouve sur une route? Pour moi, j'ai répondu à cette question.

C'est la réflexion de quelqu'un qui a une vie riche en événements... A quoi ce parcours est-il lié?

Je suis un petit animal farouche, sauvage, et j'ai toujours aimé les sensations, les montagnes russes dans les fêtes foraines. Je suis beaucoup moins civilisée que ma soeur Hélène, mais c'est aussi pour ça qu'aujourd'hui, elle arrive à me protéger. Ce qui est la reconnaissance d'une faillite chez moi. Avant, je lui faisais de l'ombre, mais comme un coquelicot poussé trop vite. Ensuite, pendant que je me coltinais avec la vie, Hélène a progressé énormément. Aujourd'hui, elle compose, écrit des chansons, des pièces de théâtre, des livres, des scénarios, crée un label. Elle est comme un cèdre du Liban. Sans elle, je n'aurais pas fait cet album. Ouais, des fois, c'est drôle la vie. Peut-être ne suis-je là que pour lui servir de révélateur? Du moment qu'on vit et que le chemin est joli, finalement, le but n'a pas grand intérêt. De toute façon, derrière le but, il y a toujours la mort, alors, ça va quoi, continuons le voyage.

Album «Dites au prince charmant», Bang! Voir critique dans «La Libre Culture» du mercredi 01/02 ou sur Webwww.lalibre.be

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