Le centre de Medellín (nord de la Colombie) n’est absolument pas séduisant. Le béton règne, les immeubles gris et cramoisis se suivent sans aucune grâce, et même le représentant le plus illustre de la région peine à sauver l’ensemble. Vous pensez à Pablo ? Raté, c’est Botero, Fernando de son prénom, dont les statues rondes et voluptueuses ornent les principales artères commerciales de la ville. Escobar, lui, est persona non grata depuis longtemps, vestige d’un passé sombre, cocaïné et violent, qui fait davantage fantasmer les touristes vicieux que les locaux.

Tout le monde, en revanche, s’accorde sur un point : la beauté brute et colorée des dizaines de collines surpeuplées qui entourent la vallée, et l’incroyable énergie musicale qui se dégage de Medellín dans son ensemble. C’est ici que le Reggaeton a en partie explosé, ici que l’on croise autant de punks que de T-Shirts à la gloire d’ACDC ou Led Zeppelin, ici qu’a élu domicile la scène électronique la plus excitante du moment.

Gabriela Jimeno est née à quelques centaines de kilomètres de là, dans la capitale, Bogotá, mais la jeune femme de trente ans symbolise parfaitement cette richesse et cette farouche volonté de créer en toute liberté. Quand on a huit ans et qu’on est une fille, on fait du piano, pas de la batterie. Sauf quand on a de la suite dans les idées, qu’on harcèle sa mère, et qu’on finit par arriver à ses fins.

Quatre ans plus tard, Gabriela forme un groupe de punk, se présente à l’école avec un peu trop de piercings au goût de la direction, mais peut compter sur le soutien inconditionnel de la cheffe de famille, qui cite la constitution colombienne et brandit la liberté d’expression sous le nez des tenants de la rigueur vestimentaire. “Ma mère n’a pas arrêté de nous dire ‘vous devriez toujours faire ce que vous voulez, peu importe ce que les gens vous disent, même moi.’” s’amuse Gabriela, rebaptisée Ela pour la scène. “Alors fatalement, ça a fini par se retourner contre elle (rires). Elle a regretté ses propos quand j’ai lancé mon groupe de punk, et que mes copains et moi prenions le bus de nuit, à 15 ans, avec tous nos instruments, pour aller jouer à Cali ou Medellin avant de revenir à la fin du week-end pour retourner à l’école. Vous pouvez peut-être faire ça en Europe, mais en Colombie, c’est totalement inconscient.”

Douée, l’ado décroche une bourse pour le Berklee College Of Music de Boston, complète avec des cours privés pour s’initier à la batterie jazz, et s’évade de tout cet académisme, en plongeant de nuit dans la techno.

C’est le coup de foudre, la liberté retrouvée. En élève studieuse, la Colombienne se forme encore à la musique de synthèse, et fabrique elle-même ses propres synthétiseurs. “J’ai commencé à construire mon matériel, parce que ça m’amusait” précise-t-elle depuis l’appartement qu’elle loue à Bogotá. “Puis j’ai déménagé à New York, où j’ai décroché un job dans une entreprise de fabrication de synthés. Là, à 24 ans, ma situation était idéale : je gagnais bien ma vie , je jouais de la batterie pour toute une série de groupes que j’accompagnais en tournée, mais j’ai commencé à m’ennuyer.”

Pour passer le temps, Ela sort. Mais au lieu de rentrer ivre morte à 4h du matin et d’essayer de récupérer le lendemain dans son appartement de Brooklyn, elle s’immerge dans l’univers électronique, et se met à composer sa propre musique. “Je cherchais une touche d’humanité que je ne retrouvais pas, musicalement, dans les soirées” analyse ce petit bout de femme au regard bleu perçant et aux bras joliment tatoués. “Comme j’avais déjà tout le matériel à disposition, je me suis entourée d’instruments, que j’ai pensés comme autant de membres d’un groupe : une machine pour les basses, une machine pour la batterie, et, au centre, ma voix”.

Elle poste le résultat sur YouTube, rapidement repéré par l’organisateur d’un festival, qui lui propose de se produire en live. Puis elle donne un deuxième, un troisième, un quatrième show, et finit pour tourner, sans arrêt, pendant trois ans, avant de synthétiser le résultat sur le subtil, dansant et enivrant Acts Of Rebellion *** (Domino Recordings), un petit bijou de techno pop sorti fin octobre. Censée tourner aux quatre coins de la terre dans une ère pré-covid, la jeune femme a rendu son appartement de Brooklyn, avant de trouver refuge à Bogotá. Au printemps ou à l’automne, c’est la Colombie qui envahira l’Europe, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. “À part mes machines, je n’ai pas grand-chose” lâche Ela dans un ultime sourire “tant qu’elles sont là, je suis chez moi partout”.

© Teddy Fitzhugh