Musique / Festivals

Un seul projo vous manque et tout est dépeuplé… Alors que le dispositif de l’Allemande Kirsten Dehlholm avait, jusque-là, parfaitement fonctionné, une panne insidieuse intervint le soir de la première mettant le projecteur principal hors-service. Retards de l’ouverture des portes, ultimes tentatives, excuses désolées (de quart d’heure en quart d’heure) du maître de maison, rien n’y fit. On dut se passer dudit projecteur pour les deux premiers opéras de la fameuse "Troïka Rachmaninov", montée pour la première fois à la scène dans un concept unifié. Mais même sans avoir tout vu, le public de cette première orpheline eut largement les moyens d’évaluer les beautés et les lacunes de la mise en scène, tout en découvrant les œuvres concernées.

Parlant de la mise en scène, les beautés observées sont strictement plastiques, au mieux poétiques, avec un dispositif plaçant l’orchestre à l’avant de la scène, au pied de hauts gradins sur lesquels les membres du chœur - stoïques - figurent comme autant d’éléments statiques d’un décor stylisé, soumis aux variations de quelques savantes projections (mais on n’a pas tout vu).

Amours contrariées

Pour "Aleko", l’univers est multicolore, avec des costumes tout à la fois tatare, aztèque, persan, gitan, visages et cheveux compris, de face; et, de dos, noir comme la mort. Les cartes du Tarot descendent régulièrement des cintres, comme pour surligner les mouvements (intérieurs) d’immobiles passions et l’affaire prend fin, tout comme dans "Carmen" avec laquelle elle présente plus d’une similitude, par le meurtre (stylisé) de l’aimée infidèle et de son amant. "Le Chevalier avare" est celui qui a le plus souffert de la panne puisqu’il s’est réduit aux échanges statiques de 5 chanteurs devant le tulle - vide de projection - séparant l’orchestre de l’avant-scène. Quant à "Francesca da Rimini", seule rescapée de l’affaire, elle offrira - dans le même dispositif qu’"Aleko" - un univers irréel et envoûtant de motifs noir et blanc, les vêtements vaporeux des âmes errantes doucement gonflés par le vent.

Musique libérée

Les lacunes, on l’a compris, visent le théâtre, absent de l’affaire. C’est une option délibérée (la "direction d’acteur" ne fait pas partie du luxueux arsenal de Kirsten Delholm) qui a au moins le mérite de laisser le champ - le chant - libre à la musique, surtout si l’image tombe en panne.

En cette première bousculée, on eut donc tout le loisir d’entendre Rachmaninov, à travers la variété croissante de son écriture et l’étendue de ses moyens, dans un domaine où il se révélera extraordinairement doué et qu’il n’aura finalement pas exploité.

Sous la direction bouillonnante du jeune Michaïl Tatarnikov, l’orchestre, visible par tous les temps, est un spectacle en soi et une première grille de lecture. Et les voix des principaux solistes (parfois invisibles), formeront le fil rouge des différents "drames" (assez maigres). Pour "Aleko", tout est quasi contenu dans l’air (célèbre) du rôle-titre, magnifiquement chanté par le baryton-basse Kostas Smoriginas, et les quelques répliques fortes de la soprano Anna Nechaeva (Zemfira), le début de cet opéra de jeunesse se diluant dans des intermèdes orchestraux.

Apothéose visuelle et musicale

Concision extrême, en revanche, dans "Le Chevalier avare" (ici en version oratorio…), où tout fait mouche autour de la férocité cupide du Baron, chanté par l’extraordinaire Sergei Leiferkus, baryton, notant les qualités de Dmitry Golovnin, ténor, dénonçant avec hargne la ladrerie de son père, d’Ilya Silchukov, l’élégant Duc, et d’Alexander Kravets, l’Usurier juif (que l’on entend illico en Mime…).

Et apothéose - visuelle et musicale - dans "Francesca da Rimini", balancée entre les deux frères rivaux - Dimitris Tiliakos (Lanceotto), et Sergey Semishkur (Paolo) - pour l’amour d’Anna Nechaeva (Francesca). Et comme dans Aleko, c’est le baryton (Tiliakov) qui, dans l’expression déchirée de son malheur, ouvre le registre de l’émotion, avant de tuer les amants. Le résumé cliché de tout opéra…

Théâtre national, jusqu’au 30 juin. Infos : 02.229.12.11 ou www.lamonnaie.be