Petit événement cette année au Concours Reine Elisabeth de composition : pour la première fois de l’histoire de la célèbre compétition (il y avait d’abord, entre les sessions de violon et de piano, une session de composition, qui est depuis quelques années insérée dans le cycle normal de façon à fournir en même temps l’imposé des finales pour les deux instruments rois), c’est une femme qui a remporté le concours de composition. Née en 1973 à Pusan en Corée, elle vit depuis quelques années en Allemagne où elle a notamment étudié avec Hanspeter Kyburtz, qui était d’ailleurs, aux côtés de Julian Anderson, Toshio Hosakawa, Michal Jarrell, Claude Ledoux, Tristan Murail et Frederik Van Rossum, un des membres du jury de ce concours de composition qui a dû faire son choix entre 158 partitions venues, selon la formule traditionnelle, des quatre coins du monde.

Vendredi soir, comme le veut la tradition (on attend le vendredi car c’est ce jour-là que les deux derniers lauréats, ceux qui passeront en finales le samedi soir, entrent en loge à la Chapelle), Jean-Pierre de Launoit, le président du Concours, a présenté à la presse la compositrice de "Agens" : le titre de l’œuvre évoque immédiatement le participe présent du verbe latin "agere", mais fait référence aussi, selon la compositrice (mais on l’explique avec prudence, personne - ni les candidats, ni la direction du Concours - n’étant tout à fait sûr d’avoir bien compris), à des théories de Thomas d’Aquin sur les deux intellects. En l’occurrence, l’intellect agissant (intellectus agens) qui vient concrétiser (c’est le rôle de l’interprète) ce qu’a imaginé l’intellect concepteur (intellectus possibilis, celui, on suppose, du compositeur).

Interrogée sur la question de savoir si elle était elle-même violoniste, Eun-Hwa Cho a répondu qu’elle jouait du violon dans sa tête, mais pas avec ses mains, ce qui n’a pas manqué de faire sourire (voire ricaner) quelques-uns des finalistes qui l’entouraient pour la traditionnelle photo de famille. C’est que beaucoup soulignent non seulement l’extrême difficulté de l’œuvre - ce qui, pour les imposés du Concours Reine Elisabeth, est à peu près la norme - mais aussi le fait qu’elle ne "tombe" pas naturellement dans les doigts ou, plus prosaïquement, qu’elle n’est pas "violonistique".

Heureusement, tous ceux qui ont déjà eu l’occasion de la travailler depuis trois ou quatre jours reconnaissent qu’ils commencent à maîtriser les difficultés techniques et parviennent peu à peu à envisager de transformer en musique cette impressionnante quantité de notes jouées à vitesse rapide et à des tempi assez soulevés. Petite nouveauté cette année : les finalistes, qui n’ont qu’une répétition pour essayer ce "Agens" avec l’Orchestre national de Belgique, ont reçu un CD avec l’accompagnement d’orchestre pour le travailler à la Chapelle. Une sorte de karaoké pour violon, si l’on ose écrire.

Comment le résultat sonne-t-il ? On le saura lundi sur le coup de 20h15/20h30, juste après la sonate de Janacek (désormais, les sonates sont jouées avant les deux pièces avec orchestre, et non plus entre les deux) que jouera Vineta Sareika. Il reviendra en effet à la Lettone d’en assurer la création mondiale, comme elle l’avait déjà fait en demi-finale pour la pièce de Claude Ledoux, mais cette fois sous la direction de Gilbert Varga.

Les trois autres compositeurs sélectionnés pour le tour final étaient le Chinois Qian Shen-Ying, l’Italien Valerio Sannicandro et le Français Ludovic Thirvaudey.