À Aix, luxueuse élucubration autour de "la" Tosca. Catherine Malfitano et Angel Blue en lice.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? En confiant la mise en scène de Tosca à Christophe Honoré, Pierre Audi, nouveau directeur du Festival d’Aix en Provence, a choisi de laisser libre cours à l’imagination d’un maître d’œuvre prolifique, écrivain, scénariste et cinéaste, invité à Lyon pour une première mise en scène d’opéra en 2013 et ayant visiblement pris goût aux possibilités offertes par le genre. On est pourtant frappé, devant cette Tosca, d’y retrouver un point de vue à la fois extérieur et stéréotypé du monde lyrique, en particulier du mythe de la diva, autour duquel s’organise une dramaturgie d’une étourdissante virtuosité mais piégée par un concept trop étroit. L’action prend naissance dans l’appartement new-yorkais de la soprano américaine Catherine Malfitano (qui fit les grandes heures de la Monnaie) jouant son propre rôle de diva vieillissante, et accueillant bon gré mal gré un groupe de visiteurs - admirateurs, jeunes chanteurs, stagiaires - dont on découvre bientôt qu’ils sont tous les protagonistes du "vrai" opéra : le sacristain de l’église Sant’Andrea della Valle (Leonardo Galeazzi), le résistant Angelotti (Simon Shimbabu), le peintre Mario (Joseph Calleja), l’affreux Scarpia (Alexei Markov) et ses sbires, les paroissiens, les enfants de chœur et, bien sûr, l’aspirante au rôle de Floria Tosca, la magnifique Angel Blue, 1m80, jeans et sweat à capuche, bientôt sous la coupe plus ou moins protectrice de son hôtesse et idole.

"Vissi d’arte, vissi d’amore"

Deux opérateurs, caméra à l’épaule, porteront en direct à l’écran une ou plusieurs actions parallèles à celles présentées sur scène, sans souci apparent du développement narratif, mais en faisant monter une tension qui culminera non pas au troisième acte mais au deuxième, dans l’appartement de Scarpia (juxtaposé à celui de Malfitano) où les exactions se multiplieront elles aussi, soumettant à la torture non seulement Mario mais l’infortunée Angel-Floria (Tosca), le jeune majordome (et amant) de la Diva, et, nous a-t-il semblé, Malfitano elle-même, mais, avec la tête coupée de Jochanaan (importation de Salomé de Strauss) déposée sur l’une de ses robes ensanglantées, on ne savait plus où donner de la sienne (de tête) ni du regard.

En optant pour la version concert, le troisième acte sera plus soft : l’orchestre de l’Opéra de Lyon a pris place sur la scène de l’Archevêché et les protagonistes, quasi souriants, sont en smoking ou en robe de soirée. Mais, côté jardin, une maquette du château Saint-Ange rappelle la terrible menace, et, tandis que les cloches de Rome s’éveillent, la Diva chante l’air du jeune berger… Hélas, abandonnée par Mario au profit de la belle Angel-Floria, elle traînera ensuite entre les pupitres à la recherche d’un signe de reconnaissance, en vain. Et comme, en version concert, les morts restent debout, le jeune couple connaîtra un triomphe tandis que là-haut, après s’être taillé les veines, Malfitano s’effondrera sur la coursive des cintres.

Dans cette affaire, la qualité exceptionnelle des chanteurs représente plus qu’une consolation, elle est un atout majeur, de même que l’engagement scénique de tous les protagonistes, enfants compris, sous l’œil des caméras perspicaces. Et si l’orchestre, placé sous la direction de Daniele Rustioni, connut quelques décalages gênants au premier acte, on notera chez lui un mélange rare de clarté, de mouvement et de tension, conditions précieuses pour soutenir le discours haletant de Puccini. Enfin, comment ne pas tomber à genoux devant la prestation de Catherine Malfitano, entre sorcière et déesse, mourant sur l’autel de l’art auquel elle aura consacré sa vie ? Allez, courage !

Festival d’Aix-en-Provence, jusqu’au 22 juillet. www.festival-aix.com