Bozar Music est tout bourdonnant, cette semaine, du fameux Music Marathon et de son concentré de vedettes : les Moussem Sounds ont ouvert le bal samedi, suivis, dimanche, par la pétulante Cecilia Bartoli, c’était lundi au tour du Freiburger Barockconsort, dans des œuvres de Johann Heinrich Schmelzer, autant dire le répertoire le plus pointu et le plus confidentiel de la planète, on lira plus loin que, sans qu’il fût vraiment question des tubes de l’été, les musiques de cet obscur précurseur de Biber déménageaient à fond.

Peu avant le concert, nous avons rencontré la violoniste Petra Müllejans, fondatrice et directrice musicale de l’ensemble.

C’était dans le hall de son hôtel - au milieu du va-et-vient bruyant des clients affairés et des décoratrices de sapins de Noël - mais rien ne semblait pouvoir troubler son enthousiasme souriant…

Une Allemande à New York

La conversation s’est ouverte sur une interrogation surgie à la lecture de la biographie de notre interlocutrice : qu’est-ce qui a pu amener une Allemande, formée, dans son pays, aux meilleures écoles de musique ancienne, à suivre des cours à New York ? "Eh bien, ce fut effectivement une erreur de parcours (rires) . Je pensais pouvoir me perfectionner sur le plan de la technique instrumentale, et voulais choisir la filière sur place. Mais j’ai rapidement réalisé que je n’étais pas là dans ‘mon monde’, ce n’était pas ‘mon langage’, parlant de la musique autant que de la langue. J’ai compris que, dans le domaine qui m’était cher, il était essentiel de se comprendre parfaitement, sur le plan technique, émotionnel, culturel, relationnel. J’ai eu là-bas d’excellents contacts, mais il était impossible de communiquer en profondeur…"

A douze ans

La réflexion est révélatrice de ce qui caractérisera le parcours de la musicienne : sa passion pour le répertoire baroque allemand - avec de véritables trouvailles, comme Schmelzer, héros méconnu du concert de lundi - et son exigence. Petra fut une enfant précoce et surdouée. Née dans la région de Düsseldorf en 1959, elle grandit dans une famille "ouverte à la musique". " J’ai commencé comme tous les enfants avec la flûte à bec mais j’ai bientôt eu envie de pratiquer un vrai instrument et j’ai eu le bonheur de commencer le violon avec Reinhardt von Gutzeit [devenu un des plus grands pédagogues d’Allemagne, notamment en tant que directeur de la Musikhochschule de Bochum - NdlR]. Il avait dix-huit ans à l’époque, j’en avais sept ! Son influence fut déterminante pour toute ma vie de musicienne. Grâce à lui, je n’ai jamais douté de ma vocation de violoniste." (On notera un petit côté Robert et Clara dans cette alliance.)

A douze ans, Petra était admise au Conservatoire de Düsseldorf, dans la classe d’Helga Thöne. "Et là, en travaillant la musique de Bach, j’ai découvert - ou plutôt ‘reconnu’ - ce qu’était ‘mon langage’ ! J’ai ensuite été admise à Freiburg, dans la classe de Reinar Kussmaul, qui m’a permis de faire le lien entre les différentes pratiques - moderne et historiques - du violon et c’est à cette époque que j’ai fondé le Freiburger Barockorchester, avec une majorité d’élèves de sa classe."

"Normal" ?

On était au début des années 80, en tant que deuxième, presque la troisième génération de baroqueux, que comptait apporter Petra Müllejans à la cause baroque avec son ensemble ? "Je n’imaginais pas d’aller dans un orchestre ‘normal’. C’était une façon d’aborder la musique à travers une recherche constante, profonde, et avec tout un orchestre. Nous voulions inventer la musique, indépendamment de nos professeurs et même de nos illustres prédécesseurs, comme, par exemple, Harnoncourt… A cette époque, la question n’était plus de ‘savoir’ - tout le monde était au courant des formes et des techniques baroques - mais de s’appuyer sur ce savoir pour déployer sa liberté, son imagination, son intuition."

Le fabuleux destin du Freiburger Barockorchester atteste que Petra a réalisé son rêve. L’orchestre au complet reviendra le 31 janvier 2014 avec les six concertos brandebourgeois de Bach - "nous avançons en âge, ce sont des œuvres emblématiques, il était temps de nous offrir ce plaisir, ainsi qu’un enregistrement" (chez Harmonia Mundi). Et le 22 avril, toujours sous le nom de Freiburger Barockorchester, mais en effectif élargi, les musiciens feront un grand saut dans le temps, et donneront les trois concertos de Schumann, sous la direction de Pablo Heras-Casado, avec, en solistes, Jean-Guihen Queyras violoncelle, Isabelle Faust, violon et Alexander Melnikov, piano. Voir aussi : www.barockorchester.de

Alors, ce Schmelzer ?

Ils étaient dix en tout : sept femmes tenaient les cordes, du violon virevoltant à l’énorme violone, les trois hommes se répartissant respectivement les claviers, les cordes pincées - guitare et archiluth - et mille percussions, mystérieuses, expressives, facétieuses. Malgré la hideur de l’éclairage, ils avaient franchement belle allure !

Le programme - "mis en écoute" par l’imagination débridée du percussionniste - permit de découvrir monsieur Schmelzer (1620-1680) sous différentes facettes : sérénades, sonates - "amabile", pour l’une d’elles -, pastorales, suites de ballet, danses populaires (dont ces Polnische Sackpfeiffen, modales et trépignantes). On y ressentit le penchant (contrôlé) de Petra Müllejans pour l’improvisation, le théâtre, le groove, le fun, en échange dynamique avec des partenaires partageant les mêmes codes, jouant quasi de mémoire, et qu’on aurait tant aimé suivre dans un contexte plus ouvert et plus festif… (Dans ce domaine, il y a encore du pain sur la planche pour les organisateurs de concerts.)

La semaine de Marathon se poursuivra jusqu’à samedi, avec, notamment, l’Ensemble Octurn et Julia Fischer (le 27), le Trio Grande, et le Collegium Vocale Gent sous la direction d’Herreweghe (le 28), Sandeep Das, Carminho et l’ONB (le 29), Ictus, et le Mariinski sous la direction de Gergiev (le 30).

Bruxelles, Bozar, jusqu’au 30 novembre. Infos & rés. : 02.507.82.00 ou www.bozar.be