Les premières œuvres de Philip Glass ne furent pas vraiment accueillies avec enthousiasme, lorsqu’il les dévoila, fin des années 1960. Anticonformiste jusqu’au bout des ongles, le jeune compositeur et musicien américain délaisse d’emblée les canons et la sophistication du classique pour se concentrer sur la musique de théâtre, d’opéra, de cinéma. Dès ses débuts, Glass se nourrit de la Nouvelle Vague, l’avant-garde, les compositions indiennes du grand Ravi Shankar, et invente un style singulier qualifié un peu simplement de "minimaliste". Les structures de ses morceaux sont envoûtantes et répétitives, aussi fines sur le fond qu’épurées sur la forme, pour laisser à l’auditeur toute la liberté de se les approprier.

Lorsqu’il se présente devant les spectateurs de la Philharmonie de Paris, soixante ans et plusieurs centaines de compositions plus tard, l’homme de 82 ans n’est plus un marginal… mais un géant. En mai 2019, tout un week-end est consacré par l’institution française à son œuvre, dont l’influence est désormais considérable. Deux "concerts hommage" rendent grâce à son patrimoine, un troisième à son esprit d’expérimentation, en associant le pianiste virtuose américain Bruce Brubaker au compositeur de musique électronique londonien Max Cooper. Le résultat est magnifique, surprenant. Tous deux se lancent ensuite dans une tournée qu’ils gravent aujourd’hui sur un album superbe intitulé Glassforms (InFiné Records), propulsant le minimalisme de Glass dans une nouvelle dimension.


Comment expliquer que l’œuvre de Philip Glass, initialement méprisée, soit devenue aussi populaire ?

Bruce Brubaker : Je suis toujours étonné de constater à quel point les gens rejetaient sa musique quand il a composé ses premières œuvres répétitives comme "Two Pages", qui figure sur l’album. Ils trouvaient cela totalement inaudible. Puis on a assisté à un revirement de situation impressionnant en relativement peu de temps, et je l’explique entre autres par l’influence considérable qu’a jouée la musique dite "minimaliste" sur la composition de musique de films, de jeux vidéo, de publicités. Même si elles ne les associaient pas nécessairement à Philip, toute une audience a grandi avec ces nouveaux types de sons et de structures. Les oreilles du monde entier se sont habituées à cette nouvelle façon de définir le rapport de la musique au temps.

Que s’est-on mis à apprécier exactement ?

B.B : L’apparente simplicité de ses compositions. Philip voulait trouver un moyen de connecter les gens à un niveau émotionnel, presque spirituel, en composant une musique authentique, porteuse d’une certaine vérité. Ses détracteurs trouvent évidemment toujours cela vide et amateur. Aujourd’hui encore, son œuvre reste controversée dans le monde de la musique classique. Mais son audience est telle qu’elle a totalement dépassé les frontières du milieu et des genres.

Max Cooper : Je pense qu’une partie du public a également vécu une sorte "d’indigestion de surcomposition". Les compositeurs de musique classique étaient souvent payés par des monarques ou des princes, qui voulaient une musique grandiloquente pleine de fioritures, à même de les mettre en valeur. Au fil des siècles et des années, les choses se sont démocratisées. Le public a fini par décider par lui-même, et une partie de ce public recherche désormais une certaine pureté. Vous n’attendez plus nécessairement d’un compositeur qu’il produise quelque chose d’incroyablement complexe pour le trouver beau. Quelque chose de très simple en apparence peut générer des émotions profondes, riches et attirantes. Personnellement, j’y vois un parallèle avec les règles qui régissent la physique et la biologie. La nature repose sur des lois simples, tout en livrant un résultat d’une magnifique complexité. Je suis toujours émerveillé quand je vois un physicien utiliser quelques symboles pour dire "voilà, l’univers fonctionne comme ça", et je ressens la même chose à l’écoute des œuvres de Philip Glass. On ne sait pas pourquoi on est attiré, mais on l’est, c’est viscéral, puis on plonge dedans et on découvre toute la richesse qui existe derrière cette simplicité. En travaillant sur Glassforms, j’ai découvert l’existence de toute une série de microstructures impossibles à dupliquer, cette subtilité sous-jacente qui donne aux notes toute leur force.


Glass redéfinit-il notre rapport au moment présent ?

BB : Exactement, c’est central dans son œuvre. Beaucoup de compositions classiques "anciennes" reposent sur un modèle très strict de narration, avec un début, un milieu et une fin. La majeure partie de l’art occidental est structurée de cette façon. L’artiste y est une sorte de dieu tout-puissant qui vous dit ce que vous devez voir et quand. La musique contemporaine résiste à cette tentation. Il n’est plus question de début ou de fin, mais de ressenti sur base de ce qui se passe sur l’instant. Notre rapport à l’autorité a changé. L’auditeur est au centre, désormais. Cent personnes vont expérimenter cette musique de cent façons différentes.

On voit de plus en plus de rapprochements se faire entre le monde du classique et celui de la musique électronique. Cela non plus n’aurait pas été possible jusqu’à récemment ?

M.C : Pour commencer, la technologie que nous utilisons sur cet album n’existait pas il y a dix ans. Je ne joue pas un instrument au sens traditionnel du terme, j’utilise des machines reliées au piano de Bruce. Je définis les paramètres de cette machine pour fournir une réponse électronique à ce qu’il est en train de jouer. (Lire ci-contre)

BB : Je suis d’accord, mais, derrière l’aspect technique, je pense qu’il y a une évolution artistique. L’appétit du public est différent, aujourd’hui, les frontières entre les genres moins rigides. L’une des raisons pour lesquelles j’aime ce projet est qu’il nous permet de jouer un jour dans l’Opéra de Bordeaux et le lendemain dans un festival de musique électronique à Barcelone avec deux publics totalement différents.

MC : Oui, c’est vrai. Je me souviens d’ailleurs très bien de Bordeaux, parce que le directeur de l’opéra est venu me voir après le show, pour me dire "Merci, je ne savais pas que la musique électronique pouvait être jolie".

© D.R.

Une interaction directe entre le piano classique et les machines électroniques

Conçu pour des prestations libres et partiellement improvisées, Glassforms repose sur une interaction directe entre machines et piano classique.

Comment aborder cet album ? Une version de ce que vous pourriez jouer en concert ?

Max Cooper : Effectivement, parce que rien n’est figé. Chaque fois que Bruce appuie sur une touche de son piano, il envoie un signal à mes machines, auquel mes synthés répondent. Parfois, il joue une note silencieuse juste pour générer une réaction. Tout réside dans l’interaction de nos instruments, le chaos qui en résulte et que je m’efforce de gérer. Il y a en permanence une centaine d’options.

Bruce Brubaker : Nous partons de morceaux qui avaient été composés par Philip Glass pour son ensemble, dans les années 1960. À l’époque, ils jouaient avec plusieurs claviers et toute la complexité consistait à synchroniser tout le monde. Comme nous avons ôté cette difficulté, j’étais libre de toute contrainte de rythme ou de tempo. Artistiquement et techniquement, c’est une évolution passionnante.

Qu’apporte l’électronique musicalement ?

MC : Je suis un autodidacte, j’ai donc toujours approché les choses émotionnellement. Ma musique est une façon d’exprimer correctement ce que je ressens. C’est la base de mon travail, je ressens depuis toujours un lien émotionnel avec la musique de Philip Glass. Toute l’idée est d’utiliser les machines pour extrapoler les sentiments générés par ses compositions.

Comment avez vous intégré, équilibré cet apport ?

B.B : Les choses étaient perturbantes au début, parce que j’étais habitué à jouer la plupart des morceaux de Glassforms seul, sur scène, à percevoir chaque son avec énormément de nuance et de clarté puisque personne d’autre n’intervenait. Chaque intervention de Max était déroutante, intéressante. Quelque part, vous perdez la conscience de ce vous faites et vous prenez conscience d’autres choses. Tout mon rapport à la musique en a été bouleversé.

MC : Oui, il y a une portion vibrante de "Mad Rush", par exemple, sur laquelle Bruce est généralement une rockstar, mais, là, je le bombarde d’électronique (rires). Il joue ces notes et harmonies complexes avec une maîtrise totale, et moi je l’envahis de sons.

Avez-vous eu un retour de Philip Glass sur votre travail ?

BB : Il était présent à Paris lors du tout premier concert que nous avons donné. Mais, pour l’album, je ne sais pas. Peut-être qu’il le déteste (rires).V.Dau