Chaque soir, c’est la même histoire. Quels que soient la salle, le pays ou la ville, les hordes de rockeurs fièrement logés aux premiers rangs ouvrent des yeux de Bambi et sentent leur petit cœur accélérer, à la seconde où Alison Mosshart entre en scène. Cheveux en bataille, cigarette aux lèvres, verre de vin rouge à la main, la frontwoman des Kills dégage un charisme brûlant et animal. En quelques secondes, sa gorge se détend, la fumée quitte son corps, et lorsque résonne cette voix intense et sensuelle, tous ces grands gaillards enivrés sont à deux doigts d’abandonner leur bière et leur téléphone, pour remettre leur petit pouce en bouche. 

À côté, proche de sa muse, Jamie Hince assure tout, absolument tout : la basse, la guitare et même les percussions électroniques, sur l’ensemble minimaliste et individualisé qu’il a conçu pour créer le son de ce duo si singulier.

En 2003, date de sortie de l’initiatique et merveilleux Keep On Your Mean Side, la concurrence est pourtant féroce. Les Strokes viennent de dévoiler Room on Fire, les White Stripes leur chef-d’œuvre Elephant, et les Yeah Yeah Yeahs dynamitent la scène new yorkaise avec Fever To Tell. Mais les Kills ont quelque chose d’unique, l’alliance du feu et du flegme, l’alchimie qui lie l’Américaine au Britannique depuis leur rencontre dans un immeuble de Londres, quelques mois plus tôt. "Je ne sais pas si on peut parler de nostalgie, mais quand je repense à nos débuts, je ressens une certaine bravoure" s’amuse Jamie Hince, 51 ans, confortablement installé dans son domicile de Los Angeles, et emmitouflé dans le pull à capuche le plus laid qu’il nous ait été donné de voir. "Lors de notre toute première tournée américaine, on a passé trois mois dans une vieille bagnole à 900 dollars. Juste nous deux, nos instruments à l’arrière, et aucun plan B en cas de problème."

Toutes dates de concerts sont encore réservées par la poste. Quand les motels miteux sont trop chers, Alison dort dans la voiture avec Jamie. Et quand l’inspiration du duo dépasse les capacités techniques de son instrumentiste, celui-ci "apprend à jouer des percussions durant la nuit, pour les enregistrer le lendemain". Tout est rock’n’roll, tout est organique.

En se prêtant au traditionnel jeu de compilation des faces B et autres raretés, ces derniers mois, tous deux se sont forcément replongés dans cette ambiance de débrouille et de créativité. "En réécoutant nos premiers morceaux et en regardant toutes ces vieilles vidéos, je pouvais sentir l’odeur des lieux où ils avaient été enregistrés, lance Alison Mosshart, 42 ans, sourire aux lèvres, cheveux blond platine et casquette posée sur le haut du crâne. Je me souviens encore de ce dont on parlait, de ce qui nous faisait rigoler, de tout ce qui nous arrivait. C’est une autre vie, j’ai certaines exigences que je n’avais pas à l’époque, désormais, il me faut au moins un oreiller et un ventilateur. (rires)" 

"Absolument ! surenchérit Jamie, hilare, maintenant, même quand on doit rouler 1 h 30 entre Los Angeles et San Diego, tu te plains. On ne peut pas dire qu’on se foutait de tout à l’époque. On gardait notre liberté et on pouvait aller jusqu’à enregistrer le son d’une paire de ciseaux faisant ‘schk schk schk’, mais on savait qu’il y avait un public pour ce que nous allions proposer, le rock, les guitares. Les paramètres ont simplement été définis très tôt, quand nous avons décidé d’aller vers des labels comme Domino Records, et pas de grosses majors envahissantes."


Little Bastard désigne affectueusement la boîte à rythmes utilisée par les Kills, le fameux Rolland 808, qui fournit depuis toujours les beats de leurs morceaux. La paire lui rend aujourd’hui hommage en donnant son nom à cette compilation de titres plus ou moins connus, remastérisés par Hince, que l’on redécouvre avec plaisir. 

De ce "Kiss The Wrong Side" électrique à souhait, au génialissime "Night Train", en passant par le très country "Magazine" (Little Bastards ** sortie ce vendredi 11/12, Domino Records).

"Avant le confinement, nous n’avions jamais eu l’occasion ni le temps de nous arrêter pour regarder en arrière, explique Alison Mosshart. On passait sans arrêt d’un projet à l’autre, d’un album à l’autre. Ça a été génial de pouvoir replonger là-dedans, de revenir à une époque où les gens n’avaient pas de téléphone et fumaient encore dans les salles de concert." L’exercice leur a-t-il fait prendre conscience de l’héritage laissé derrière eux ? "Yeah !" lancent de concert les deux larrons sans faire d’autres commentaires. Ces deux-là sont tellement complices qu’on pourrait presque les laisser s’amuser, discuter, et aller manger un morceau en laissant traîner le magnéto.

Little Bastards n’a évidemment pas l’intensité d’un album original, mais en offrant une seconde chance à quelques pépites comme "Forty Four", il met en exergue les inspirations fondamentalement blues de Jamie Hince. "C’est vrai qu’on les entend davantage, note l’intéressé. Parce que ces faces B ont des structures beaucoup plus simples que ce qu’on a pu sortir par ailleurs. Quand l’instrumental est assuré par une seule et unique personne, vous laissez des espaces, vous laissez les silences exprimer quelque chose. Ça, c’est exactement ce que faisait le blues. Ça me saute aux yeux maintenant, même si mon jeu a évolué depuis lors."

La voix d’Alison, aussi, a changé, entre ses prestations pour les Kills et les trois albums qu’elle a sortis aux côtés de Jack White au sein des Dead Weather. Trop de clopes ? "Non, juste le temps, vraiment. Quand je me réécoute, j’ai l’impression que je chantais comme une petite fille, à l’époque, rigole-t-elle. Et devine quoi : j’en étais une !" "Ah, c’est marrant, quelqu’un m’a dit qu’en regardant de vieux clips, il avait aussi l’impression que je jouais comme un petit garçon , conclut Jamie Hince. Mais moi, ça m’a vexé. (rires)"


"Pas question de sortir un album si on ne peut pas tourner"

Quatre ans après la sortie de Ash and Ice (2016), d’aucuns se demandaient si les Kills n’allaient pas revenir avec un nouvel album. Le concept même de Little Bastards (lire ci-contre), pourrait donc avoir des airs de chant du cygne. "L’idée de sortir une compilation m’a initialement rendu un peu anxieux, reconnaît Jamie Hince. Parce qu’on préfère toujours se projeter vers l’avant, et qu’il ne m’est pas inconnu que nous n’avons pas sorti d’album depuis un certain temps. Nous avons des tonnes de nouvelles compositions. Nous aurions tout à fait dû sortir un nouveau disque, mais il n’est pas question de le faire si on ne peut pas tourner."

"Nous sommes fondamentalement un groupe live, poursuit le guitariste. Aujourd’hui, les choses sont instantanément dépassées. Là, au milieu de la pandémie, si vous sortez quelque chose, vous avez une photo sur Instagram et puis Boum, terminé, le lendemain cette chose n’existe plus. C’est pour cela que les tournées sont absolument fondamentales. On veut aller jouer dans toutes les villes, toutes les salles, sur tous les continents." "Compte tenu de la situation, c’était génial d’avoir un projet, quelque chose de créatif", ajoute Alison Mosshart, qui ne tient plus en place, en a littéralement ras la casquette du confinement, et se verrait assez bien "prendre un congé" d’elle-même pour quelques semaines.


La notion même de groupe de rock’n’roll à guitares a-t-elle encore sa place ? "J’adore les groupes comme Idles ou Sleaford Mods, répond Jamie Hince. Ils sont super bons, mais ils ne repoussent pas les limites et ils s’en foutent, parce que ce n’est pas leur job. Moi, j’essaie d’être inventif, de trouver quelque chose de neuf avec des guitares. Je ne peux pas encore exactement vous dire de quoi il s’agit, mais ça m’intéresse davantage qu’un énième projet qui sonnerait comme The Brian Jonestown Massacre."

Avec un peu de chance, le monde restera cloîtré pendant les cinq prochaines années, ça devrait lui laisser un peu de temps pour trouver ce nouvel élan. "Ah non, ça, c’est pas possible", lâchent-ils à nouveau en chœur. "Moi, j’ai envie d’aller partout", précise Alison. À défaut, les Kills, pourtant rarement diffusés dans les familles le 24 au soir, s’apprêtent donc à sortir un sacro-saint album de Noël. "Oui, je sais, concède l’incandescente héroïne. Achetez seulement un album des Kills pour l’offrir aux gens que vous aimez. C’est bon, Dolly Parton et Mariah Carey peuvent bien partager un bout du gâteau pour une fois (rires)."