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Musique & Festivals

Les superpositions libres de Tarmac

GENEVIÈVE SIMON

Publié le - Mis à jour le

RENCONTRE

Souvenez-vous: il y a deux ans, Gaëtan Roussel et Arnaud Samuel, faisant une pause de Louise Attaque dont ils étaient le chanteur et le violoniste, créaient Tarmac. Et lançaient «L'Atelier», un premier album brut et épuré, mais en qui le duo refusait pourtant de voir un manifeste acoustique. À la fois identifiable et pourtant différent, «Notre époque», deuxième du nom, révèle une créativité débordante, mêlant world, rock, folk, groove et électro. Soit quatorze titres, dont deux instrumentaux, proposant une musique indéfinie, instantané d'une époque, celle de Tarmac, aujour- d'hui. Un travail très intéressant qui réserve une bonne dose de surprises et d'émotions. Du grand art, assurément.

Groupe élargi

Retour sur la genèse d'une création. «L'Atelier» fraîchement sorti, la scène s'était rapidement profilée. «Ce n'était pas forcément prévu au départ, expliquent-ils. On a alors choisi de défendre l'album sur scène avec d'autres musiciens. Le groupe s'est ainsi élargi à Joseph Dahan (basse), Philippe Almosnino (guitares) et Yvo Abadi (batterie). En répétition à cinq, nous avons recomposé les morceaux pour mieux se les réapproprier.»

Entre deux concerts, Gaëtan et Arnaud se retrouvent régulièrement dans leur «local», et couchent déjà de nouvelles idées, directement sur ordinateur. «On a finalement joué L'Atelier en tournée en même temps qu'on a commencé à composer d'autres morceaux, en se donnant une entière liberté, sachant qu'on pouvait y revenir plus tard. Progressivement, les titres qui allaient donner Notre époque se sont esquissés. Tout le processus de composition jusqu'à l'enregistrement s'est fait comme cela: par petits bouts. Que ce soit les textes ou la musique, des couches d'événements se sont superposées, à la façon des impressionnistes, sans avoir une idée à l'avance de ce qu'allait être la chanson et s'appliquer pour y parvenir.»

Autre direction

Et comme ils ont sous la main d'autres musiciens, ils décident de les intégrer. Ce qui leur permet de donner une autre forme, une autre direction à leurs sensibilités, à leurs envies.

«On a demandé à Jo, Phil et Yvo de participer à la composition sur des morceaux définis, pour qu'ils puissent eux-mêmes créer leur ligne à partir de ce qu'on avait amorcé. Mais en dernière analyse, c'est nous qui décidions, puisque nous réalisions l'album. Ce qui n'empêche que, face à la composition en groupe, nous étions tous égaux. Chacun a donc modifié des choses par rapport aux autres.»

Légitimité

Est-ce la scène qui leur aurait donné cette énergie effervescente? «On a très bien vécu la tournée, et on avait encore d'autres idées à exploiter. On l'a donc fait en étant décomplexé puisque désormais, Tarmac existait.» Et se forgeait une légitimité. «Pour L'Atelier, il y avait des directions vers lesquelles inconsciemment on n'avait pas envie d'aller. On a voulu être discrets, par rapport à notre passé avec Louise Attaque. Mais ensuite, il n'y avait pas de raisons de cantonner l'existence de Tarmac par des considérations conceptuelles puisqu'on ne fonctionne pas de la sorte. On préfère sentir les choses, laisser parler le spontané. Si cela ne fonctionne pas, on réfléchit et on se remet en question, mais si cela fonctionne, on laisse faire.»

En la matière, quelle est leur recette? «A partir d'une direction musicale, d'une idée, même minime, d'une légère ossature, on se laisse toute liberté de choix, on essaie différentes formes. Parfois le hasard fait qu'on trouve assez vite, parfois on piétine plusieurs jours sans être satisfait de nos essais. Et quand on trouve, on a le sentiment que la forme s'est imposée d'elle- même.»

Quant à la reconnaissance du public, elle les a surpris dans sa sincérité. «A aucun concert de Tarmac, les gens ne nous ont réclamé une chanson de Louise Attaque, ni même crié son nom. Le public est très respectueux de ce que nous avons fait. Cela nous a aidé à vivre le début de l'aventure de Tarmac comme quelque chose de très naturel. Les choses se sont faites avec une certaine évidence, ce qui nous a mis à l'aise vis-à-vis de notre façon de faire de la musique.»

Pessoa et Whitman

À bien y regarder, les instruments utilisés par Gaëtan et Arnaud n'ont pas varié d'un album à l'autre. Simplement, ils sont utilisés différemment. Outre la basse, la guitare et la batterie des trois compères qui les ont rejoint, l'on retrouve çà et là un piano, un mélodica, un orgue Wurlitzer ou une guitare Gretsch. Côté textes, l'idée déjà apparue dans «L'Atelier», revient de façon plus suggérée: la nécessité de faire tomber les frontières entre les peuples, dans le couple, la famille... D'où la porte ouverte qui figure sur la photo de la pochette. Les poèmes de Fernando Pessoa et Walt Whitman mis en musique s'inscrivent bien dans cette philosophie. «Leurs textes dégagent des idées et une sensibilité dont nous sommes extrêmement admiratifs.»

L'alternance du français, de l'anglais et de l'espagnol, la superposition des sons, l'utilisation de riffs et de rappels: tout est mis en oeuvre pour que l'on se laisse aller avec la musique. «On a l'impression d'avoir toujours été dans la suggestion des choses plutôt que dans l'affirmation, ce qui permet à chacun d'y coller son propre contenu, ses propres rêves, si c'est le cas. Mais ce n'était pas prémédité: on s'en est rendu compte après. C'est pour cela qu'on a appelé l'album «Notre époque»: une période de questionnements et d'incertitudes.» Qui n'aurait pu mieux se clore que par Pessoa, orchestré dans «Tout à côté»: «J'ai épousé la différence.»

Tarmac, «Notre époque», distr. Bang!

© La Libre Belgique 2003

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