On pourrait y voir une indélicatesse. Mais en ce qui concerne Line Renaud, il faudra davantage y percevoir un signe d’encouragement : cette artiste à la carrière phénoménale va sur ses 83 ans, et son regard bleu est toujours aussi éclatant, son dynamisme patent, sa gentillesse et sa simplicité déroutantes. n Près de trente ans après avoir quitté le milieu de la chanson française, elle revient avec un nouvel album sous le bras intitulé "Rue Washington". Il fut un temps où, au n° 14 de cette artère, son mari Loulou Gasté avait sa maison d’éditions. Aujourd’hui, Dominique Blanc-Francard y a installé, au n°10, des studios où Line Renaud a justement enregistré ces treize nouvelles chansons ! Du côté des auteurs se côtoient des plumes aguerries - comme celle de Michel Delpech, Jean Fauque, Jean-Loup Dabadie, Marc Lavoine ou Salvatore Adamo - et de jeunes recrues - à l’instar de Christophe Maé, Grand Corps Malade ou Gaële. Au final, un album qui a aussi fière allure que cette grande dame.

La genèse de ce projet est assez incroyable. Deux de vos collaborateurs, Hervé Saouzzanet et Jean-Valère Albertini, répandent la rumeur que vous préparez un album. Vous n’êtes pas du tout au courant de cette cachotterie…

C’est incroyable. Oui, depuis 2 ans, ils me poussaient à refaire un album. Je disais "non, non, non" et puis un jour, ils en ont touché un mot à la maison de disques Warner. Jean-Valère s’est mis en rapport avec des compositeurs en disant : on prépare un album pour Line Renaud. Et quand les chansons sont arrivées, elles étaient si belles que je me suis dit : je vais les enregistrer.

Aucune directive n’avait été donnée aux compositeurs ? Non, rien. A aucun. C’est vrai que le résultat est incroyable. Si j’avais le talent d’écrire, c’est exactement ce que j’aurais aimé dire.

Quand avez-vous su que vous alliez enregistrer au 10 de la rue de Washington ? Je ne savais pas du tout où étaient situés les studios d’enregistrement à Paris. Je sais qu’il y en a beaucoup. En banlieue, notamment. Je connaissais Dominique Blanc-Francard de réputation. Mais je ne savais pas que ses studios étaient situés au 10 de la rue Washington. C’est vraiment le destin d’aller rechanter là où j’ai débuté. Je l’ai pris comme un signe. Cela m’a conforté.

Christophe Maé fait partie de cette jeune génération de chanteurs issus de télécrochets, comme on les appelait avant. Comment avez-vous fait appel à lui ? Notre rencontre relève du hasard. Nous étions tous les deux à Nantes. Je sortais de jouer "Très chère Mathilde". Il y avait une table de quatre et la nôtre à côté. De l’autre table, quelqu’un prend son téléphone et je fais : "Oui, allô", comme une blague". La personne se retourne - c’était Christophe Maé - et me dit : "Oh, Line Renaud, Line Renaud, venez. Hier, j’étais à Paris, il paraît que vous allez faire un disque. Je veux vous faire une chanson".

Pour Grand Corps Malade également, vous évoquez le hasard. Oui, oui, oui. Je l’ai croisé par hasard au studio, il sortait d’un des studios d’enregistrement pour en rallier un autre. Et je lui ai demandé s’il n’avait pas un texte pour moi. Il m’a appelé le lendemain. Le lendemain, vous vous rendez compte !

Vous vous êtes produite dans de nombreux lieux parisiens de réputation (Folies Belleville, ABC, Moulin-Rouge, Casino de Paris, etc.), comment tout s’est-il mis en place pour que vous “fassiez” maintenant l’Olympia ? Pareil. A la suite de ce disque, Arnaud Delbarre, qui dirige l’Olympia, m’a dit : "Tu sais, c’est d’un naturel que tu fasses un Olympia. Cela fait 10 ans que je suis à la tête de l’Olympia, tu me dis toujours non." Loulou avait toujours dit non à Coquatrix aussi parce que ma carrière était différente. Quand j’aurais pu le faire, l’Olympia n’existait pas, donc, je me suis produite au théâtre de l’ABC. Voilà, Arnaud, Warner, mon entourage, le public - par courriel, ou qui m’attend, dehors, après les représentations - m’ont tous incité à refaire de la scène.

Et ce public, il est… Toutes générations.

La mise en scène et la direction artistique de votre retour ont été orchestrées par Franco Dragone. Qui vous a poussée vers lui ? J’étais venue lui rendre visite il y a des années à La Louvière. Parce qu’il y avait un projet de faire un documentaire sur Las Vegas. Le Las Vegas de Line Renaud, le Las Vegas de Franco Dragone. Ce projet ne s’est pas concrétisé, mais cela m’a donné la possibilité de venir voir toute l’organisation de Franco et j’ai été époustouflée. A l’époque où il était associé avec le Cirque du Soleil, tous ces grands shows de Las Vegas avaient pris naissance à La Louvière, c’était impressionnant. Très impressionnant. Et puis, on est resté amis. Là c’est moi qui ai appelé Franco. Je lui ai dit : "Si tu pouvais être à mes côtés, quel cadeau cela serait". Et il a dit "oui".

Comment s’est opéré le duo avec Johnny (“Ce monde est merveilleux”): il était dans le studio avec vous ? Non, il était à Los Angeles et moi à Paris. Nous avons fait un duplex.

Vous dites énormément de bien de Mylène Farmer – avec qui vous chantez en duo sur “C’est pas l’heure”. C’est une femme remarquable, que peu de gens connaissent parce qu’elle est très secrète.

Qu’appréciez-vous chez elle ? Ben, déjà, c’est une femme très instinctive, elle est d’une grande timidité et est très secrète dans la vie. Elle est pudique. Et donc elle mène la carrière qui correspond à son tempérament.

Par ailleurs, c’est étonnant comme la voix de Patricia Kaas ressemble à la vôtre... Oui, c’est vrai. Nous avons des timbres de voix qu’on reconnaît. Il y a beaucoup de timbres de voix identiques, maintenant. Les filles chantent bien, mais elles chantent toutes pareil, sans vraiment de couleur vocale. Patricia a une couleur vocale, mais sa voix est plus étendue que la mienne.

Vous avez commencé votre carrière par la chanson, aujourd’hui, vous y revenez. A l’intérieur de la boucle, vous avez joué au théâtre, au cinéma. En même temps, c’est un petit peu propre aux artistes de ne jamais arrêter avec, toujours, des projets en chantier. Pour moi, la chanson, c’est une parenthèse. En septembre, je recommence tout de suite un téléfilm. Line Renaud en concert le 8 mai à 17h au Cirque Royal. Rés. 02.218.20.15. "Rue Washington", un CD Warner, 2564677073