entretien

Seize ans déjà qu'elle tourne, Zap Mama alias l'artiste belgo-congolaise Marie Daulne. Et elle n'est pas près de s'arrêter, sans pour autant jamais garder la même orbite musicale, si l'on en croit le dynamique "Supermoon" qui vient de paraître. Ce sixième album, sorti d'abord aux Etats-Unis et - autre nouveauté - sur le label Concord, est un joyeux melting afro-pop empruntant tantôt au jazz, au funk, au reggae... Point de révolution musicale, mais de solides coéquipiers : le batteur Tony Allen sur "1000 Ways", Michael Franti le temps du duo vitaminé ("Hey brotha"), Arno en passage-éclair sur "Toma taboo"... Et un touchant ovni musical, "Princess Kesia", morceau féérique et aventureux où gravite le choeur des Jeunes de la Monnaie. Rencontre avec Marie Daulne, qui tourne actuellement aux Etats-Unis avant de revenir en Europe. Et caresse le rêve de jouer un jour en République du Congo où elle est née.

Plus de trente personnes vous accompagnent sur cet album. Vous aviez décidé, dès le départ, de réunir du monde autour de vous ?

Cela tient plutôt à la manière dont le disque a été fait. J'ai travaillé avec quatre réalisateurs différents (dont trois Américains), et chacun voulait amener son petit monde, tel ou tel musicien. Pourquoi pas ? J'ai laissé faire. Mais c'est vrai, je n'ai jamais laissé autant de musiciens participer à ma musique.

Dont un grand nombre d'Américains, qui rappellent que vous avez vécu trois ans à New York - avant de revenir à Bruxelles. Pourquoi avoir choisi cette ville ? Pour son caractère métissé ?

Oui, clairement. J'ai l'impression de pouvoir toucher, là, ce qui réunit les êtres humains. Un univers urbain et moderne, où qu'importe ton origine, c'est ta valeur humaine - et ta valeur dans ton business - qui compte. J'ai senti une présence humaine beaucoup plus forte qu'ici, sans doute parce que les conditions sont plus dures et les gens plus livrés à eux-mêmes, il y a donc une entraide, que j'ai moi-même expérimentée : j'y étais avec ma fille, enceinte, sans voiture. Et puis à New York, je suis moins perçue comme "exotique" qu'en Belgique. Là, tout le monde a un accent, il y a des gens du monde entier, des gens un peu fous, hors normes qu'on respecte cependant.

Pensez-vous que cet album porte la trace, musicale, de votre vie à New York ?

Certainement, mais j'essaie justement de quitter New York, ce monde américain; et c'est pour ça que ces musiciens ont accepté de travailler avec moi (pour l'argent que je leur offrais...), je crois : ils voulaient voyager, à travers moi, entendre un autre son. Ce n'est plus ma musique, mais notre musique, qui en résulte.

L'album s'intitule "Supermoon", comme cette chanson où vous évoquez les stars, le superficiel... Qu'est ce qu'une "supermoon" ?

Une superstar, c'est ce que les médias brassent sur un individu, en braquant toute la lumière sur lui. Beaucoup de gens tracent leur vie sur le modèle des superstars, cherchant à reproduire leur manière de s'habiller, leur silhouette, leur mode de vie : ils se détournent de leur propre chemin. En ce qui me concerne, je n'ai jamais voulu être superstar, je préfère mener une vie tranquille, telle une lune : me cacher par moments, et parfois donner un croissant de moi-même. Pour moi, le public est le soleil, et je ne brille que quand il me regarde; quand les spots sont éteints, je suis un individu comme tout le monde. Quand je dis "What goes around comes around it seems to me", cela signifie "ce qui me vient se reflète" : en tant qu'artiste, je me fais le miroir du bonheur des gens, de l'amour que je reçois d'eux, et je leur en redonne.

La pochette de l'album est un portrait de vous, en gros plan, très soigné... N'est-ce pas contradictoire avec ce souci "anti-star" ?

Non. Cela correspond plutôt à l'idée qu'avec cet album, je montre mon côté plus intime. Je n'ai plus peur de montrer mes faiblesses. C'est l'âge, je pense, et le fait de n'avoir jamais menti dans mes chansons. Je n'ai pas peur qu'on lise dans mes yeux. J'ai à présent assez de confiance et d'amour en moi pour être capable d'en donner, ouvrir mon coeur et mes bras à des personnes qui en ont besoin. J'ai acquis une maturité, je me sens très femme, et liée aux autres femmes - or je pense que ce monde a besoin de femmes. Du coup, le nom "Zap Mama" prend sa maturité : je n'ai jamais su pourquoi je voulais ce nom "Mama", mais là je le comprends. La mama "porte" pour tout le monde. Parfois, je dis au public : envoyez-moi votre tristesse, vos émotions négatives, je vais les transformer. Mais j'ai besoin, moi aussi, de me nettoyer. Par le contact avec la nature, en particulier : je peux méditer, prier, en observant un arbre. J'ai la chance d'avoir été éduquée en appréciant une simple fleur, la vie qu'elle véhicule.

"Princess Kesia" - le nom de votre fille - est une chanson atypique, remplie de choeurs...

J'ai essayé d'y recréer une sorte de rituel, une énergie qui donne des frissons quand les choeurs de la Monnaie arrivent. Elles ont été fabuleuses, ces jeunes filles. L'enregistrement a été un moment magique. On a mis beaucoup de temps, au mixage, pour trouver le spectre sonore qui reflète cette émotion. Sinon, cette chanson est née le jour où ma fille est descendue et m'a regardée autrement, où sa voix, son attitude a changé (ce "bonjour" sur un ton froid !). L'adolescente était là, la petite fille s'en allait. Elle-même lui disait au revoir, sans s'en rendre compte, en pleurant, en riant, en se demandant ce qui lui arrivait. C'est triste et beau, ce changement, on n'en parle pas assez. Et moi, ça m'a aussi rendue plus mature.

Vous avez entamé votre carrière avec du chant a capella. Pensez-vous un jour y revenir ?

Oui ! J'aimerais par exemple faire un bouquin pour enfants avec des comptines. Il me faut trouver le bon partenaire, qui écrive des histoires qui m'inspirent.

Dans votre "famille" au sens plus large, il y a aussi Arno... qui chante avec vous sur "Toma Taboo". Au fait, qu'est-ce que cela signifie ?

C'est du congolais du Brazza, cela signifie "sentir la musique". J'aimais la sonorité de ces mots, cela ressemble à des percussions, j'ai donc repris le thème de cette chanson africaine. J'avais envie de mélanger le côté mystique et l'univers funk moderne du monde africain. Je me suis dit qu'on ne faisait plus assez de rituels humains, de "passages" de vie. Par exemple, Arno qui est très réaliste, très "cru" dans sa manière d'écrire et de vivre les choses, et moi qui ai un côté plus spirituel, quand on s'est rencontrés, j'ai toujours voulu l'emmener là-dedans, et il m'a dit que ce la ne l'intéressait pas, qu'il était terre-à-terre. Je lui ai dit : tu devrais peut-être un peu laisser ton féminin sortir, ton côté spirituel, je l'ai laissé aller là-dedans, et je l'ai emmené dans cette chanson. Il m'a dit que ce n'était pas du tout son genre, mais s'est laissé envoûter, tout en étant très mal à l'aise. Je lui ai dit de se laisser aller...

Vous avez d'autres projets ?

J'ai en tête un projet qui rejoint l'audiovisuel, la peinture, l'image en tout cas. Je suis allée trouver le KVS (Théâtre Royal Flamand), qui est tout ouïe. Mais je devrais arrêter un peu Zap pour m'y consacrer.

Avec le recul, comment situez-vous cet album dans votre parcours discographique ?

Il est très acoustique, il y a moins de programmation, davantage de vrais instruments (piano, harpe, violoncelle, xylophone...) que dans d'autres albums. J'ai remarqué que les musiques qui vieillissent bien sont celles qui comptent de vrais instruments. L'oreille se fatigue quand ce sont des machines. C'est comme mettre du plastique sur notre corps : il ne respire pas.

Dans quelle configuration tournez-vous ?

On est huit sur scène. On est en train de tourner avec ce nouveau spectacle aux Etats-Unis. On va revenir ensuite en Europe, avec de musiciens européens : scandinaves, parisiens, londoniens...

En Afrique aussi ?

J'espère. J'aimerais tellement jouer au Congo, où je n'ai jamais joué ! Ça s'est présenté plusieurs fois, mais ça a été annulé en dernière minute. Je pense que cela ne pourra se faire que via la France, l'Alliance française - avec qui j'ai pu tourner en Afrique de l'Est avec l'album "Seven". Avec la Communauté française, cela semble compliqué. J'aimerais rencontrer Fadila Laanan et discuter du soutien aux artistes belges, j'ai l'impression qu'il est inexistant. En tout cas, je n'ai jamais eu d'aide de la Communauté française, et on m'y renvoie d'une administration à l'autre. Les Flamands, eux, m'ont aidée.

New York ne vous manque pas trop ?

J'ai toujours dit que j'y allais pour deux ou trois ans, je n'ai jamais pensé m'y installer. Ici, je retrouve la paix pour ma famille. La Belgique, c'est un paradis pour tout ce qui est social et confort de vie. Quand j'entends les Wallons et Flamands qui se disputent, je me dis que c'est parce qu'ils s'ennuient, tout est trop bien, alors ils cherchent quelque chose de gâté...

Zap Mama, "Supermoon", Concord Records/Universal.