Imaginez un instant qu’une partie de vos proches disparaisse subitement de la surface de la Terre, sans que rien ni personne ne puisse l’expliquer. Imaginez le chagrin, l’abandon, le sentiment d’impuissance éprouvés face à la situation. En refusant d’expliquer le surnaturel pour mieux se concentrer sur "ceux qui restent", la série américaine The Leftovers (HBO) a offert au public l’un des meilleurs moments de télévision de ces dernières années. Mais la puissance dramatique de ce scénario ingénieux n’aurait jamais atteint des sommets sans un élément fondamental : l’exceptionnelle bande originale du compositeur germano-britannique Max Richter.

Né en Allemagne, formé à Londres, Édimbourg puis Florence, Richter a chauffé ses doigts délicats au sein d’un ensemble (Piano Circus) avant de composer ses propres mélodies, et d’être happé par le théâtre, la télévision et le cinéma. Des longs-métrages aussi mémorables que Valse avec Bachir (2008), Wadjda (2012), Hostiles (2017) ou plus récemment Ad Astra (2019) ont bénéficié de son sens inné et minimaliste de la composition, et le morceau "On The Nature Of Daylight" est devenu un véritable blockbuster repris maintes fois à l’écran. À l’image d’un Thomas Newman ou d’un Alexandre Desplat, l’homme fait dans la retenue, le musicien dans l’émotion, conférant à ses créations une beauté brute, simple et viscéralement prenante. Rien d’étonnant, donc, à le voir s’inspirer de la Déclaration universelle des droits de l’homme sur un neuvième album en solitaire, intitulé Voices.


Vos compositions sont souvent porteuses d’une mélancolie, un ressenti émotionnel très fort. Est-ce facile, presque mathématique à générer ?

Je ne dirais pas que c’est facile, mais la musique est une émotion en elle-même. L’auditeur la vit, que cette émotion lui donne envie de danser ou de s’asseoir pour calmement l’écouter. Elle nous émeut, et, quelque part, je dirais que c’est exactement ce pour quoi la musique est conçue.

Personnellement, vos bandes originales pourraient me faire pleurer même si le réalisateur se contentait de filmer un citron. Y a-t-il une méthode particulière, éprouvée ?

(Rires, ce qui est un petit miracle compte tenu du flegme de l’homme.) Composer pour un film est une conversation, un processus expérimental qui consiste à trouver la richesse émotionnelle intrinsèque de l’œuvre. Cela repose sur une alchimie subtile reliant le jeu, l’écriture, la mise en scène, la musique et la façon dont ils communiquent l’un avec l’autre. Une fois que cette interaction semble incontournable, elle peut générer des émotions très fortes.


Vous expliquez souvent avoir besoin "d’une raison" pour composer vos œuvres solo, pourquoi ?

J’ai personnellement le sentiment qu’il existe déjà assez de disques, de films et de livres dans le monde. J’ai donc intérêt à avoir une bonne raison d’y ajouter quelque chose, et mes raisons sont souvent liées à la géopolitique ou aux grandes questions de l’existence.

Vous mentionnez régulièrement les guerres et conflits, comme si votre musique était une sorte de réponse pacifique à la violence et au chaos…

C’est l’essence même de la créativité : agir en réflexion, élever notre vision du quotidien au-delà de ce qu’il est en réalité. La créativité nous offre une distance. D’une certaine manière, elle propose une meilleure version de nous-mêmes. Beethoven, par exemple, était un cauchemar sur le plan humain, mais il a laissé un héritage qui rend nos quotidiens meilleurs.

Votre œuvre est minimaliste. Ce minimalisme est-il particulièrement de nature à nous apaiser, nous toucher ?

C’est une vision intéressante. Les compositions qui reposent sur une sorte de qualité réduite, un certain minimalisme, sont peut-être porteuses d’un sentiment d’ordre et de simplicité qui a quelque chose de rassurant, de réconfortant, puisque ce minimalisme renvoie à un monde où les choses ont un sens. C’est la raison pour laquelle j’aime composer des œuvres directes, qui vont à l’essentiel, des œuvres qui communiquent pleinement émotionnellement.

La pandémie aurait entraîné une hausse de la consommation de musique "relaxante". Aurions-nous particulièrement besoin d’être rassurés depuis quelques mois ?

Oui, cela me semble cohérent. Nous traversons une période qui génère une anxiété constante. Cette pandémie est porteuse d’une immense incertitude et les êtres humains détestent l’incertitude. Il est naturel que nous nous tournions vers des objets culturels procurant un sentiment de calme. Au-delà de la pandémie, nous nous sommes enfermés dans un monde, un programme qui exige que nous produisions quelque chose 24 h/24, dont nous avons été brutalement extirpés. Il est sans doute temps de prendre un break et de nous éloigner de cette pression.

"Qui peut citer la Déclaration universelle des droits de l'homme ?"

Tout le monde connaît la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais qui peut encore se vanter de pouvoir citer correctement un seul de ses articles ? Interpellé par l’affaiblissement de l’humanisme et le retour du chacun pour soi, Max Richter a proposé à l’actrice Kiki Layne (If Beale Street Could Talk) d’en lire quelques extraits, accompagnée par une septantaine de voix en autant de langues, sur un fond musical de circonstance.

Comme toujours avec le compositeur britannique, Voices ( ) est superbe, hypnotique, prenant. Mais cette beauté apaisante donne à ladite Déclaration des allures de vieille dame élégante que l’on redécouvre avec nostalgie, là où l’objectif était sans doute de la remettre au goût du jour. Un rien lassante, la voix off finit par cesser d’être écoutée, et l’instrumental, aussi séduisant soit-il, aurait mérité davantage d’emphase, histoire de galvaniser les âmes humanistes.

Quand est né ce projet ?

En 2010, lors des événements de Guantanamo et tout ce qui se passait à l’époque. J’ai composé un morceau au piano que je voyais comme une façon de réfléchir à la situation. Puis est venue l’idée d’en faire quelque chose de plus large sur le thème des droits fondamentaux et de la justice sociale. Et tout cela s’est concrétisé ces dernières années avec le retour des régimes autoritaires, la montée de la droite populiste, la xénophobie. Voices est une réaction à tout cela.

Exprimez-vous systématiquement vos émotions musicalement, face aux événements qui vous touchent ?

Oui, c’est ma façon à moi de gérer mes émotions. Tous les artistes comprendront qu’il y a sans doute une part d’automédication dans la créativité. Au début des années 2010, j’ai connu un sentiment de perte, l’impression que notre civilisation avait abandonné quelque chose en cours de route. Le morceau "Mercy", par exemple, est une réponse directe à ce ressenti.

Dans cet ensemble, chaque voix, chaque instrument dispose-t-il de sa propre personnalité ?

Oui, exactement, je voulais que les voix s’intègrent à l’ensemble comme des instruments en tant que tels. Chaque langage a son propre son, sa propre tonalité. Tout cela forme une communauté de sons se retrouvant un à un sous les projecteurs.


Qu’espérez-vous générer, une prise de conscience ?

Lors de la première, au Barbican Theater de Londres, en février, la plupart des retours que j’ai obtenus mettaient en avant le plaisir d’entendre à nouveau les mots de la Déclaration. Tout le monde connaît le texte, mais très peu de gens savent ce qui y est écrit réellement. Si ne serait-ce que quelques personnes prennent le temps de passer un petit moment avec ce texte et d’y réfléchir, alors j’aurai fait mon travail.

Vu notre situation socio-politique, la Déclaration universelle des droits de l’homme a-t-elle encore une valeur ?

La Déclaration est un document porteur d’un idéal, dont nous sommes effectivement fort éloignés. Elle met pratiquement tout le monde d’accord sur le fond, mais nous ne la respectons pas, c’est un paradoxe, et je pense que nous devons sincèrement nous poser la question du monde que nous voulons construire. Nous avons écrit l’Histoire, le futur reste à définir.