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ENTRETIEN

De prime abord, l'idée peut paraître saugrenue: quel intérêt à interpréter de la musique électronique au piano classique? Ce type de projet, reprendre des classiques d'un certain style musical dans un autre style (genre: transformer en bossa des morceaux rock connus), ne mène jamais loin. Une écoute pour s'amuser et puis hop, direction les colonnes de rangement CD, section «servira si on organise un quiz musical avec des copains», donc jamais.

Les «Modern Rhapsodies» de Maxence Cyrin échapperont-elles à la règle? Il y a beaucoup de chances pour que ce soit le cas. D'abord parce qu'on fait entièrement confiance à FCom: le label de Laurent Garnier s'est imposé depuis quelques années comme une référence pour les chercheurs de sons nouveaux. Pour rappel, le lancement de Saint-Germain et de Galliano, c'est eux. Pour dissiper tout malentendu et se convaincre qu'associer les mots «électronique» et «français» ne débouche pas forcément sur la «french touch», il suffit de jeter une oreille sur les compils «Megasoft Office» siglées FCom.

Mais revenons-en à monsieur Cyrin: plus qu'un exercice ludique pour fondus de musique, son album a une vraie personnalité. Le pianiste français ne rejoue pas des classiques de la musique électronique, il les réinterprète. Nuance. Et la douce mélancolie qui se dégage de l'ensemble - de «Behind the wheel» de Depeche Mode à «Windowlicker» d'Aphex Twins en passant par Moby ou encore LFO - nous rappelle une donnée essentielle, quelque peu occultée par l'aspect hédoniste de la musique électronique: derrière les machines, il y a des hommes et leurs émotions.

Ce genre d'album pourrait être juste considéré comme un gadget «amusant». Comment avez-vous évité ce piège?

L'idée principale c'était d'être dans la vérité. Je ne suis pas quelqu'un de machiavélique, juste là pour faire un coup marketing: j'ai étudié la musique au conservatoire mais je fais aussi de la musique électronique depuis ses débuts, c'est un univers musical que je connais bien. Un jour, je me suis mis au piano et j'ai commencé à jouer des morceaux techno pour m'amuser. Comme cela fonctionnait bien, l'idée m'est venue d'en faire des performances dans les soirées, les clubs. Je tapais comme un cinglé sur la pédale «sustain» du piano, je me donnais vraiment et il y avait une énergie proche de celle des débuts de la musique house.

«J'AIME L'IDÉE

DE FAIRE DES PETITES PIÈCES COURTES, COMME CHOPIN ÉCRIVAIT

SES PRÉLUDES»

Sur l'album, une seule reprise dépasse les trois minutes alors que les morceaux originaux sont souvent bien plus longs.

J'aurais pu allonger les morceaux mais j'aimais bien l'idée de faire des petites pièces assez courtes, comme Chopin écrivait ses préludes. Je voulais juste dire l'essentiel. Traduire un sentiment. Ce n'est pas pour rien que l'album s'appelle «Modern Rhapsodies» : la rhapsodie c'est une musique européenne et je trouve qu'il y a vraiment un rapprochement entre la musique romantique européenne du XIXe siècle et la musique électronique européenne de la fin du XXe. Il y a cette mélancolie qui les réunit, une espèce de transmission d'émotion comme dans «Acid Eiffel» sur l'album. Finalement, on se rend compte que les musiques électroniques qui marquent le plus sont celles où il y a beaucoup de mélodie et d'harmonie.

Quel a été l'aspect le plus difficile du travail?

Choisir les titres. On s'est cassé la tête pour trouver quatorze titres qui représentent un peu les différents aspects de la culture techno et j'en ai essayé pas mal, une cinquantaine. Il y a certains morceaux qui ne marchaient pas du tout et d'autres qui ne correspondaient pas à l'ambiance de l'album, que l'on voulait assez calme, mais que je jouerai sur scène.

C'est un «one shot», une parenthèse ou comptez-vous continuer à travailler dans cette direction?

Comme cela fait presque dix ans que je n'ai pas sorti de disque, tu ne t'imagines pas le nombre de compositions et de concepts que j'ai stockés dans mon disque dur et dans mon cerveau. J'ai beaucoup de matières sonores à exploiter, au moins de quoi faire cinq albums. Mais ce n'est pas encore à l'ordre du jour, on va d'abord s'occuper de ce disque-ci. Ceci dit, c'est vrai que j'aimerais bien m'affirmer comme compositeur.

Maxence Cyrin, «Modern Rhapsodies» (FCom/Pias).

A découvrir lors du festival De Nachten à Anvers (cf. ci-contre).

© La Libre Belgique 2006