Soixante ans après l’éclosion du mouvement, Woodstock reste l’incarnation absolue du rêve hippie. Mais Américains et Occidentaux auraient tort d’y limiter leur mémoire collective. Dès la seconde moitié des années 1960, des milliers d’amateurs de drogues, d’amour et d’eau fraîche quittent l’Europe pour l’exotisme de Goa (Inde), Peshawar (Pakistan) ou Katmandou (Népal). En cours de route, nombre d’entre eux passent ou s’arrêtent définitivement au Maroc, plus accessible, dont Tanger et Essaouira sont rapidement prises d’assaut.

La Beat Generation, passée par là quelques années auparavant, a donné une certaine visibilité à la scène musicale locale et la mirifique production de haschich du pays. Les Stones ou Jimi Hendrix en personne vont y faire un petit tour. Crosby, Stills&Nash chantent "Marrakech Express", et le Maroc est à ce point envahi de jeunes chevelus à la fumette compulsive, qu’il finit par leur restreindre l’accès à son territoire quelques années plus tard. Fin de l’histoire, seule une petite partie de cet héritage est encore perceptible aujourd’hui.

Plusieurs générations de Marocains ont pourtant été fortement influencées par cette expérience inédite. "À la maison, on écoutait les Beatles, les Stones, Pink Floyd, Cat Stevens, se remémore Meryem Aboulouafa. Mais aussi Brel, Piaf, Brassens, et quantité d’autres choses. La position géographique du Maroc nous exposait tant à la musique occidentale qu’aux cultures africaines et orientales." À 32 ans, la jeune chanteuse de Casablanca incarne à merveille ce Maroc que l’on connaît moins. La simple évocation du pays fait bêtement penser à la musique traditionnelle, moins à la pop moderne, que Meryem déroule pourtant joliment de sa voix douce et envoûtante, sur un premier album éponyme sorti fin mai (Pias). L’Occident est-il englué dans une vision caricaturale ? "Peut-être, je ne sais pas. Je ne voudrais pas généraliser à partir de mon cas, j’ai été très privilégiée et encouragée dans mes démarches."

Adolescente, la jeune femme commence par écrire quelques poèmes, puis se met au solfège et à l’art dramatique - en français et arabe - au Conservatoire de Casablanca, tout en étudiant l’architecture d’intérieur qu’elle pratique encore aujourd’hui pour payer ses déplacements.

D’une résidence artistique à l’autre, elle finit par se retrouver en Italie où elle enregistre un morceau repéré par le label Animal 63, qui l’invite en France. "J’ai toujours composé seule, en guitare voix, mais j’ai fini par me faire à l’idée qu’on puisse y ajouter des arrangements, explique Meryem. Je vois ma musique comme moi, mon quotidien, à la fois marocaine et universelle. Il m’arrive de penser à des dictons ou des proverbes arabes, mais je les retranscris en anglais, parce que c’est une langue beaucoup plus malléable, moins exigeante que le français ou l’arabe qui s’imposent par leur simple présence. Les utiliser aurait restreint ma liberté."

Seuls deux morceaux ("Je me promets" et "Ya Qalbi") ont les honneurs de sa langue d’origine, mais l’influence arabe est subtilement présente ailleurs "dans les arrangements, le chant, les percussions de ‘Welcome Back to Me’ par exemple. Ce n’est pas réfléchi, ça fait partie de moi". Le résultat est simple, beau, singulier, tout en restant moderne et accessible. Porté par cette subtile différence, Meryem est une très belle réussite, à l’image du single "Breath of Roma".

Et maintenant ? L’après-confinement, la scène, les tournées, qu’elle a à peine eu le temps d’expérimenter. "Je suis peut-être montée sur une vingtaine de scènes au total, en Italie, au Maroc, en Indonésie et en Angleterre, relativise Meryem. M ais on m’a parlé de l’Europe, dès qu’on pourra voyager. Et puis avec ce confinement, j’ai déjà commencé à écrire un deuxième album sur les mêmes thèmes : la conscience de soi, la difficulté d’accepter ses propres envies, ses problèmes. Je suis croyante, pratiquante, mais ça ne m’empêche pas de me poser des questions. Dans ma religion, même si c’est parfois oublié, il s’agit avant tout de s’interroger et de prier avec conscience."

Meryem Aboulouafa, Meryem, Pias