Ne pas se fier à la pochette du disque. Les deux artistes ont l’air sérieux et figés, l’ambiance fantomatique et froide, à l’image de cette femme drapée de noir qui conduit leur embarcation. Il suffit de voir Milann&Laloy, trois minutes, parler de musique, et mieux encore en jouer - sur scène, cela déménage ! - pour s’en convaincre : les deux gaillards sont animés d’un esprit aventureux et d’un énorme enthousiasme, et leur musique d’une rare chaleur. Et ils mènent fort bien leur barque eux-mêmes.

On ne s’en étonnera pas vraiment, cela dit, sachant que la moitié du duo est constituée par Laloy, Didier de son prénom (Bruxelles, 1974). Soit le fameux et fougueux accordéoniste diatonique, fondateur et/ou membre de S-Tres, Panta Rhei, Trio Trad, Urban Trad et Les Déménageurs pour ne citer que quelques-uns de ses nombreux projets musicaux (trad, world, théâtre, jeune public...) L’autre moitié, moins expérimentée, c’est Milann (Bruxelles, 1981), jeune singer-songwriter et guitariste de talent. Et, accessoirement, diplômé en communication et fils de Philippe Lafontaine - mais chut, il n’aime pas trop en parler.

Deux ans à peine après leur première rencontre, Milann&Laloy viennent de sortir un album, "La Marquise". Passons sur l’histoire complexe de ce titre - qui faillit être le nom du groupe - pour retenir ceci : "Il personnifie ce qui est né de notre rencontre, un son particulier", souligne Didier ; et ce titre traduit, par son côté "ringard, pas très international, notre souci de nous différencier (le seul moyen d’exister, dans la masse !) avec notre musique", ajoute Milann. De fait, le projet sort des sentiers battus. S’y mêlent, sans complexe mais avec classe, des sonorités du monde, d’Asie, des Balkans, de Scandinavie et on en passe, un certain esprit pop et une voix androgyne. Le tout portant des textes, en anglais et en français, volontiers énigmatiques (et qui trahissent le fait que l’écriture est pour Milann "un acte moins spontané que la musique"). Il y est notamment question de trouver sa place, viser haut, accomplir ses rêves.

Les débuts de parcours de Milann Lafontaine et Didier Laloy présentent des points communs. Des parents mélomanes, un embryon de formation classique, une aversion rapide pour la voie académique. Et un coup de foudre décisif : le chanteur Sting, pour Milann alors âgé de huit ans ; un concert d’accordéon diatonique pour Didier, 13 ans, et surtout les cours de Marianne Uylebroeck qui vont s’ensuivre.

En 2007, tous deux aspirent au changement. Le chanteur-guitariste en herbe, après avoir roulé sa bosse dans des petits groupes et cafés, en a "marre de jouer les chansons des autres". L’accordéoniste, depuis l’album et la tournée "Didier Laloy invite ", a l’impression "d’être arrivé au bout de quelque chose". "Je sentais que je devais me recentrer sur la création et sur moi. Je m’étais installé dans un confort, presqu’une routine : on m’appelait, et c’était facile de refaire ce que j’avais déjà fait, dans une pièce de théâtre ou une compagnie de danse." C’est la découverte de l’album "Strides" de Panta Rhei, suivie d’un concert bruxellois, qui met le feu aux poudres, pour Milann. Culotté, il va trouver Laloy : "Je lui ai dit, en gros, qu’en jouant avec moi, il pourrait se dépasser", sourit-il. "Il m’a surtout donné son CD de cinq chansons, prolonge l’accordéoniste. J’ai trouvé ça terrible. Je me suis retrouvé dans son énergie . Milann, C’est une boule de feu." "On joue de notre instrument de la même manière, enchaîne l’intéressé , on n’est pas de grands techniciens, je crois, on met tout dans le son, l’énergie." Bref, ils se sont mis autour d’une table et ont créé, ensemble, sur base de thèmes fournis tantôt par l’un tantôt par l’autre (outre un traditionnel macédonien, "Jovano"). Objectif atteint pour l’aîné : "Je me retrouvais dans la matière brute, la nouveauté, d’autant qu’il s’agissait d’un échange avec un chanteur, avec le mot."

Deux sacrés tempéraments comme ceux-là - tout en étant deux personnalités, deux univers très différents, confient-ils -, "c’est pire qu’un couple ! Cela peut être explosif". "On se prend la tête, on se pousse dans nos retranchements, on se provoque mutuellement, on veut épater l’autre, et cela nous fait avancer." Prenez le titre "Pousse Pousse", raconte Didier Laloy . "Il m’avait demandé un truc d’inspiration scandinave, je lui ai apporté un long morceau. Il en a gardé un tout petit bout, s’en est inspiré et en a fait complètement autre chose." "En fait, il y a eu quatre versions différentes de ce morceau !", ajoute son compère, qui utilise volontiers l’ordinateur pour chambouler et refaçonner les compositions.

Son énergie, la formation Milann&Laloy la doit aussi à un solide tandem basse-batterie. "En faisant la première partie d’Urban Trad à deux, sur une grande place, on s’est dit qu’il nous faudrait une formule plus étoffée, racontent-ils. Les musiciens qui jouent avec nous sur l’album, François Garny et Michel Seba, viennent du groupe Slang : un son incomparable, une couleur forte. A nous deux, on était un peu trop gentils : notre musique avait besoin d’être salie." Idem avec Thierry Rombaux et Didier Fontaine qui les accompagnent sur scène : "La ligne, c’est d’avoir des sons pas trop clean, on a envie de graisse, de gras." Le résultat, quoi qu’il en soit, est une musique inclassable. "Ça me fait plaisir qu’on dise ça, même si je sais qu’elle peut sembler passer du coq à l’âne, note Milann. Il faut se renouveler sans cesse. C’est pour cela que j’apprécie Sting : il se pose toujours des défis. Comme le spectacle "[Pô-Z]s" de Didier, qui m’a épaté : c’est un projet unique, un spectacle innovant, avec de l’humour, du théâtre, un peu de cirque, tout en étant très "Didier", parce que ce sont ses compos. Bon, travailler avec moi, c’était aussi un défi "

Un défi relevé haut la main par le duo - certes conscient que le nom Didier Laloy a ouvert des portes. Outre une prestation aux Francofolies de Spa cet été et ledit album, il affiche une vingtaine de concerts (cet automne et au printemps 2010) et une percée sur les ondes flamandes (Radio 1). Tout en mesurant sa chance, le duo voit toutefois plus loin : au-delà du public avisé et/ou curieux de cette "manne culturelle" ("100 000 person nes ?") qui fréquente les centres culturels, lit "La Libre" ou "Le Soir" et écoute "La Première" , décrit Laloy. "On espère, par ailleurs, toucher monsieur-tout- le-monde, car je crois que cette musique peut parler à un public large. Encore faut-il qu’on arrive à se faire connaître auprès de lui." Là se situe, sans doute, le principal défi.

Milann&Laloy, "La Marquise", un CD happy-family.be/homerecords.be Tournée : www.milannlaloy.be