Dans l’imaginaire chinois, un mogwai est un démon, un esprit maléfique mû par la volonté de nuire aux humains, attendant patiemment la saison des pluies pour se reproduire. Au début des années 1980, Hollywood en fit une adorable petite peluche vivante que tous les grands enfants auraient aimé recevoir à Noël, dans un film drôle et corrosif (Gremlins, Joe Dante, 1984). Ici aussi, interdiction de mettre le petit animal à proximité d’une quelconque source hydrique, sous peine de le voir se démultiplier, et engendrer d’infâmes créatures bêtes, moches et méchantes, terrorisant la ville en fumant clope sur clope : les fameux Gremlins.

On ne sait pas très bien quelle vision du mogwai inspira les quatre musiciens de Glasgow, mais le groupe de post-rock le plus brillant d’Écosse prit à son tour la petite bestiole à son compte, pour en faire son nom de scène quelques années plus tard. Douce ironie, quand on vit, joue et compose dans un pays où il pleut sans cesse.

La suite n’a rien d’une comédie. En vingt-cinq ans d’existence, seuls les albums se multiplièrent au contact du rude climat écossais. Dix œuvres de grande et égale qualité firent de Mogwai le représentant le plus régulier du post-rock britannique, et installèrent Stuart Braithwaite, Barry Burns, Dominic Aitchison et Martin Bulloch au sommet de leur genre. Le son, les compositions et la puissance mélodique du groupe sont instantanément reconnaissables. Parfois douces, souvent instrumentales, toujours progressives, les longues envolées musicales du quartet finissent souvent sous un déluge de guitares, sans jamais sombrer dans l’excès. L’auditeur projette ses propres images, déroule le film de son histoire, et s’y évade.

À l’heure d’appeler le multi-instrumentiste Barry Burns, on s’attend donc à affronter un personnage cérébral et probablement ombrageux. Peut-être même un dépressif chronique à qui la musique offrirait une porte de sortie émotionnelle. "Je sais, je sais, c’est un drame. Les gens pensent toujours qu’on est complètement déprimés", regrette d’emblée notre interlocuteur dans un grand éclat de rire communicatif porté par un vigoureux accent écossais. "Parfois, je crois même qu’ils sont déçus, poursuit-il, toujours hilare. Parce qu’en réalité, on se marre tout le temps. La seule chose que l’on prend vraiment au sérieux, c’est l’écriture de la musique."


Vous réalisez que vous plongez des milliers de personnes dans une profonde mélancolie, pendant que vous rigolez ?

Je sais, je sais, j’ai honte. C’est un cauchemar, mais ce n’est pas volontaire, je vous le jure (rires). As The Love Continues n’a, en plus, rien d’un album triste. Il est très différent de certaines choses que nous avons pu faire par le passé. On y retrouve moins de synthés, plus de guitares, et plein de pensées positives. Compte tenu du contexte, tout le monde était triste en arrivant au studio. Tout le monde était triste en repartant. Mais, pendant l’enregistrement, nous étions extrêmement et étonnamment heureux et détendu. J’imagine que ce qui se dégage de nos compositions est une façon d’exprimer une autre partie de nous-mêmes, mais rien de tout cela n’est voulu, nous ne parlons jamais de notre musique entre nous.

Comment abordez-vous votre travail de création ?

Il y a vingt-cinq ans, nous vivions tous les quatre à Glasgow, les choses étaient simples : on se retrouvait et on écrivait de la musique. Depuis Happy Songs For Happy People (2003), nous travaillons tous séparément. Stuart, Dominic et moi écrivons tous des morceaux, chacun de notre côté, et on échange le résultat. Chaque album possède donc de petites parts de chacun d’entre nous. Ce qui explique sans doute l’évolution du son, la différence de chacune de nos livraisons.

On pourrait presque dire "ah, c’est une composition de Barry, il était de bonne humeur ce jour-là. Dominic allait manifestement moins bien…"

Exactement ! (rires)

Les voix, quand elles existent, sont souvent en retrait, on peine à se concentrer sur les textes. Est-ce voulu ?

Je comprends tout à fait, parce que j’ai moi-même beaucoup de mal à me concentrer sur les paroles quand j’écoute un artiste. Ça va vous sembler bizarre, mais je me souviens que lorsque mon père écoutait Bob Dylan, j’étais déjà passionné par la musique, les sons, et je me foutais royalement des textes. Alors que tout le monde sait que c’est précisément la raison pour laquelle les gens écoutent Dylan. Dans nos compositions, la voix n’est qu’un instrument parmi d’autres, l’un des éléments qui composent nos mélodies. Il n’y a pas de message. Mais, ici aussi, c’est purement accidentel, tout cela est avant tout dû au fait qu’aucun d’entre nous ne sait vraiment bien chanter (rires). Et je pense que le fait de ne pas avoir de chanteur au sens traditionnel du terme nous a aidés à percer dans certains pays moins anglophones, comme le Japon par exemple.

Avec ses longues compositions atteignant souvent 7 ou 8 minutes, Mogwai se situe à l’opposé des tendances actuelles. Vous êtes un peu hors du temps...

Oui, dieu merci ! Je pense que c’est pour ça que nous existons encore, après toutes ces années. Nous n’avons jamais accordé la moindre attention aux modes, et je crois que c’est en partie ce que notre public apprécie. Mogwai ne sera jamais très populaire sur TikTok ou Instagram, tant mieux, on s’en fout (rires).

De Zidane aux cartels mexicains

Un groupe évoluant depuis aussi longtemps dans un registre bien défini pourrait aisément lasser. Les Écossais ont connu beaucoup de hauts, peu de bas, et semblent particulièrement inspirés, depuis ces dernières années. Every Country’s Sun (2017) constituait une excellente cuvée que prolonge parfaitement As The Love Continues (Pias, sortie ce vendredi 19 février). "To The Bin My Friend, Tonight We Vacate Earth" nous plonge d’emblée dans un univers familier mais frais, prenant et pertinent. "Dry Fantasy" s’offre une virée galactique, pavant la voie au très rock et particulièrement réussi "Ritchie Sacramento". Les ingrédients sont certes connus, mais tout est là, tout fonctionne. On retrouve un Mogwai explosif sur "Ceiling Granny", cinématographique sur "Midnight Flit", avant l’apothéose "It’s What I Want To Do, Mum".


Un univers aussi prenant ne pouvait laisser le monde du cinéma indifférent bien longtemps. Le groupe de Glasgow est donc logiquement passé du côté hollywoodien de la force il y a quelques années, en produisant des bandes originales pour le documentaire Zidane (2006), les films The Fountain (2006), Kin (2018), et s’est encore récemment illustré avec brio sur ZeroZeroZero, adaptation télévisée brillante d’un ouvrage de l’auteur et journaliste italien Roberto Saviano. "Nous avons regardé un nombre considérable de films ensemble, reconnaît Barry Burns. Ça nous a sans doute influencés. Mais les approches sont différentes. Quand on travaille sur un film, il est assez simple de véhiculer une émotion. Quand nous travaillons sur un album à nous, les choses sont très claires : Mogwai est et reste un groupe de rock, même si certaines chansons ont des accointances avec une bande originale. En fait, beaucoup de compositions recalées sur album sont utilisées par la suite dans notre travail sur les films. C’est pratique" (rires).

La mélancolie et l’intensité du groupe sont-elles d’une façon ou d’une autre liées à la culture et aux paysages écossais ? "On nous pose souvent la question, s’amuse Barry Burns. Plus je vieillis, plus je pense que oui. Il y a des influences de la musique folk écossaise, même si celle-ci est fondamentalement ennuyeuse. Mais je dirais surtout que, dès le début, nous avons refusé l’idée d’aller nous installer à Londres, comme la plupart des groupes. Nous avons toujours voulu être rattachés à Glasgow, que la ville soit considérée comme un lieu où on fait de la bonne musique. J’en parlais encore récemment avec un ami italien qui se plaignait que trop peu de bonnes choses sortent d’Italie pour l’instant, d’un point de vue musical. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu ‘parce que l’Italie est déjà assez belle comme ça. C’est un peu différent pour Glasgow’." (rires)