Ils entrent en scène bras dessus bras dessous. Deux icônes, chacun dans leur style. Elle, Jeanne Moreau, toute de blanc vêtue, lui Etienne Daho, noir de pied en cap. Eros et thanatos, l’amour et la mort. Au diapason de ce "Condamné à Mort", poème d’environ 40 minutes de Jean Genet (1910-1986), qu’ils ont offert samedi soir au public du Palais des Beaux-arts de Bruxelles dans sa version scénique après l’avoir gravé dans son intégralité en novembre dernier. "Le Condamné à mort" est la première œuvre littéraire de l’auteur français, rédigée dans les années 40 alors qu’il est emprisonné à Fresnes pour de menus larcins et dédiée à Maurice Pilorge, "un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour".

Prisonnier, Jean Genet l’a été tout au long de son enfance et de son adolescence, ballotté de la ville à la campagne, enfant de l’Assistance publique. De son envoûtante voix, Jeanne Moreau nous en tire, en introduction, un portrait percutant qu’elle a concocté à la lecture de "Saint Genet, comédien et martyr" de Jean-Paul Sartre (1952). Sur la droite de la scène, un quintet a pris place (deux guitares, une basse, une batterie et un violoncelle). "Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours/Un ange qui sanglote accroché dans un arbre/La colonne d’azur qu’entortille le marbre/Font ouvrir dans la nuit des portes de secours". De sa voix caressante, Etienne Daho chante ces alexandrins mis en musique par Hélène Martin dans les années 60. Même s’il a opéré quelques réarrangements, Etienne Daho n’a guère voulu s’éloigner des harmonies d’origine. Les musiciens qui l’accompagnent sont des fidèles - et l’on se réjouit de la présence de l’impériale Edith Fambuena à la guitare. Chaque instrument se fond dans une orchestration veloutée.

L’extrait repris ci-dessus n’est pas représentatif du reste de l’œuvre, où Genet décrit de façon plus physique que sentimentale la fièvre qui l’étreint. Des vers enflammés écrits par un homme éperdu de désir pour un autre homme - il est, à ce propos, révélateur d’écouter, au sortir du spectacle, les commentaires d’une partie de l’assistance.

Ce n’est pas un tour de chant, c’est une œuvre entière, même si le public ne peut s’empêcher, au début, d’applaudir entre les morceaux. Alternent ainsi passages déclamés, et d’autres chantés; Jeanne Moreau et Etienne Daho, chacun dans leur rôle pour nous rappeler que ces vers n’ont rien perdu de leur puissance.