ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

L'immense plateau de l'opéra Bastille est là, presque nu. Privé de tout décor, sinon une dizaine d'immenses matelas de plastique gonflés d'air qui s'agenceront avec forces machinistes et palans en figures plus ou moins perceptibles: verticaux ou horizontaux, se culbutant comme des dominos, se dégonflant comme les montres molles de Dali, révélant par la grâce d'éclairages habiles des alvéoles internes.

Blouses blanches

C'est peu de dire que la «nouvelle» production de «La flûte enchantée» que présente l'Opéra de Paris (le spectacle avait été créé à Bochum en septembre 2003 dans le cadre de la Triennale de la Ruhr) tranche avec l'imagerie traditionnelle du plus populaire des opéras de Mozart. Dans cette vision du collectif catalan La Fura dels Baus, à qui Mortier avait déjà confié sa «Damnation de Faust» salzbourgeoise, l'action se déroule dans un futur déshumanisé peuplé de blouses blanches, devenant camisoles pour les personnages principaux, codés par couleurs: argent pour la Reine de la Nuit et ses dames (avec seins et pubis lumineux), jaune (et cheveux blonds platine) pour Tamino et Pamino, cuir rouge draculesque pour Papageno et Papagena...

Figurant également sur l'affiche et le programme, l'image initiale de la soirée (la vidéo est omniprésente, avec quelques effets agaçants et d'autres très inventifs) est celle d'un cerveau: métaphore d'un monde intérieur où le bien et le mal, on nous l'assène tout au long du spectacle, ne sont que question de point de vue. Une vision radicale et originale - le rideau final fait naître dans la salle une bruyante bataille de pour et de contre - qui ne cherche pas à provoquer ni à choquer mais qui a le mérite de la cohérence. Et qui offre quelques images amusantes, comme cette Reine de la Nuit portée sur un bras articulé au-dessus de la fosse d'orchestre, ou cette rencontre Papageno Monostatos dans un bain de balles tout droit sorti de la garderie d'Ikea.

Greggory et Blanc

Par contre, on peine à être convaincu par l'option consistant à supprimer tous les dialogues parlés du singspiel, surtout pour les remplacer par un texte philosophico-poétique un peu raide, fût-il dit par deux comédiens de talent (Pascal Greggory et Dominique Blanc) perchés côtés cour et jardin sur des chaises d'arbitres de tennis. Non seulement, les personnages y perdent une bonne partie de leur essence (comment comprendre la personnalité de Papageno sans le voir fanfaronner devant Tamino en prétendant avoir tué le serpent?), mais c'est même tout l'opéra qui perd sa dimension théâtrale pour devenir une suite d'airs ou d'ensembles un peu désincarnée.

D'autant que, musicalement, les choses sont loin d'être parfaites. Dès qu'ils sont un peu loin sur le plateau, les chanteurs peinent à passer la barrière de l'orchestre. C'est notamment le cas du Tamino élégant mais mal projeté de Paul Groves ou de la Pamina un peu courte de Mireille Delunsch. Stéphane Degout (Papageno sobre mais efficace), Olaf Bär (l'Orateur), Ain Anger (superbe Sarastro) et Erika Miklosa, Reine de la Nuit à l'aigu précis et d'une belle rigueur rythmique, tirent mieux leur épingle du jeu. Leur tâche n'est pas facilitée par la battue souvent précipitée de Marc Minkowski, qui laisse plus d'une fois se créer des décalages entre la fosse et le plateau, voire entre chanteurs (les trois dames). On apprécie la vivacité du chef français, mais on regrette un certain manque de respiration.

Paris, Opéra Bastille, jusqu'au 20 février; Webhttp://www.opera-de-paris.fr

Direct sur France Musique le 12 février.

© La Libre Belgique 2005