Neil Hannon papillonne

Musique & Festivals

Sophie Lebrun

Publié le - Mis à jour le

Neil Hannon papillonne
© prowan
Rencontre

Le dernier album de The Divine Comedy, "Victory for the comic muse", datait de 2006. Depuis lors, son leader Neil Hannon, crooner pop décalé à l’imagination bien nourrie, n’a pas chômé. Il a quitté sa maison de disques et fondé son propre label, en 2007. Il a collaboré avec une palette d’artistes français, dont Vincent Delerm et Air. Et donné deux concerts parsemés de chanson française (Brassens, Brel, Dutronc ) à La Cité de la musique à Paris en 2008. C’était juste pour crier haut et fort son amour de la France, mais ce fut, in fine, très prenant ("J’aime les challenges, mais je dois dire que je ne m’étais jamais mesuré à un truc aussi difficile auparavant"). En 2009, il a formé, avec son compatriote pop Thomas Walsh, le duo The Duckworth Lewis Method et sorti un album concept sur le cricket. C’était un truc pour rire, au départ; n’empêche, l’opus - non publié en Belgique - a récolté un joli succès commercial et critique. Avec le même Walsh, il a pondu, en mars 2010, à la demande de l’"Irish Times", un "alternathymne" national : un "Ireland, Ireland" chargé d’ironie et de satire, auquel on appliquera toutefois volontiers le proverbe "qui aime bien châtie bien". Le prestigieux Royal Opera House londonien lui a commandé un opéra de 30 minutes; mais il faudra sans doute attendre 2012 pour en découvrir le résultat. En attendant, Hannon, bientôt quadra, publie son dixième album sous la bannière The Divine Comedy : "Bang goes the knighthood".

Un album qui voyage entre grandes orchestrations hannoniennes ("Assume the perpendicular") et pop guillerette, un peu facile ("At the indie disco", "I like"). Des titres délicieusement rétro aussi, tendance comédie musicale ("Have you ever been in love ?", "Island life"); ou rockabilly enjoué pour évoquer une réalité qui l’est moins, celle de filles qui n’ont d’autre moyen que la prostitution, pour survivre, dans l’Italie de 44 ("Neapolitan girl"). Et, toujours, ce goût de la théâtralité, qui culmine sur "Bang goes the knighthood", tout en pseudo-solennité dramatique. "When a man cries" est un morceau simplement touchant, troublant, sur une thématique rarement abordée. La suivante est tellement stupide qu’elle en est drôle : Hannon (se) lance des petits défis, genre "Can you stand upon one leg ?", tenir le plus longtemps possible sur un pied ? Il est comme ça, le Neil.

Mais revenons un instant au cricket. L’expérience de cet album concept a-t-elle fait naître d’autres envies du même tonneau ? "On fera encore quelque chose ensemble, Thomas et moi, dans le futur, mais qui sait quoi ?", répond Neil Hannon. "Il y a, dans le cricket, un truc qui fait qu’il est facile d’écrire dessus. C’est un jeu, un art qui a une histoire très particulière. Il y a là quelque chose d’élégant, de calme et de méditatif. Contrairement au football, qui est trop tribal, ils n’arrêtent pas de se hurler dessus, de jurer". Et puis le cricket, c’est un bout de son adolescence, vécue plutôt dans le canapé que sur le terrain : "après l’école, je n’avais rien d’autre à faire, ça m’occupait. J’ai grandi en Irlande du Nord, il ne se passe rien là-bas, pas de cricket, pas de discothèque passant des groupes indé des années 90", sourit Neil Hannon, allusion à cette "indie disco" baignée de Pixies, Roses et Valentines, Blur, Cure et Wannadies. "En fait, beaucoup de mes meilleures chansons ont une sorte de nostalgie de choses que je n’ai pas faites", prolonge-t-il. Hannon préfère regarder le monde à travers les yeux des autres. "C’est très ennuyeux d’écrire sur sa propre expérience. Et ce n’est pas nécessairement sincère : chacun censure sa vie face aux autres. Les romanciers qui écrivent des fictions mélangeant d’autres vies et la leur, et créent de nouvelles existences. C’est un peu ce que je cherche à faire, à ma modeste façon."

Parmi les nouveaux venus de sa galerie de personnages tantôt ridicules, tantôt touchants, émerge le gentleman qui fréquente des lieux de mauvaise réputation, au risque de perdre la sienne, et "bang goes the Knighthood", adieu titres honorifiques, femme et carrière. "J’essaie de ne pas porter de jugement sur mes personnages. Dans ce titre, je suis intéressé par la psychologie de ces gens riches et haut placés qui se mettent en danger", indique-t-il. "You make me feel something, chante le gentleman à sa dominatrice maîtresse, and feeling something beats feeling nothing at all". Hannon critique, au passage, cette manie "très britannique" d’étaler les vies privées dans les journaux. Et il paie de sa personne pour les besoins de la pochette : on l’y voit dans son bain, chapeau melon, pipe, champ’s et gros chien orné de diamands. Qui nage dans la mousse, sera bientôt dans la mouise. "C’est la seule façon dont je pouvais visualiser le titre de l’album sans verser dans la pornographie. Je cherchais un ton plus excentrique que grossier." Sur le mode Hannon, donc. "J’aurais bien mis un chien plus "décadent" comme un caniche, mais je manquais de temps, alors je l’ai fait avec mon chien, Leia - comme princesse Leia."

Dans le genre, il y a aussi ("Assume the perpendicular") ce club de jeunes chics qui passent leurs week-ends à sillonner la campagne britannique pour visiter et causer des demeures de style géorgien. "J’ai lu un article à leur sujet et j’ai un peu exagéré les choses.C’est une idée stupide pour une chanson. Beaucoup de mes chansons n’ont pas de but particulier, mais j’aime ça, elles sont... relaxantes Je suis intéressé par ce que les gens font durant leur temps libre, leurs hobbies. Il n’y a rien de plus parlant au sujet d’une personne", dit-il. Grinçante, la plume se fait tranchante sur ce "Complete banker" d’un cynisme total. Un pamphlet contre les spéculateurs qui jouent avec l’argent des autres et provoquent les crises que l’on sait ("Là, oui, j’émets un jugement, j’étais en colère").

A l’opposé, il y a "Have you ever been in love", légère, légère comme l’amoureux sur son petit nuage, porté par un piano-cordes classique et gentillet. Rétro, on la verrait bien figurer dans un Walt Disney des années 40 ou 50. Neil Hannon acquiesce, "j’adore ça". Au fait, la chanson jeune public, y a-t-il songé ? "C’est difficile. Je fais plutôt dans le compliqué, alors que l’écriture pour enfants nécessite de simplifier. Mais je m’améliore : je suis en train d’écrire une comédie musicale familiale", indique le petit prince de la pop. Cette adaptation de "Swallows and Amazons" d’Arthur Ransome, classique de la littérature jeunesse, sera créée en novembre à Bristol. "Je ne voulais pas écrire un truc avant-garde, trop intello, mais juste faire une comédie musicale à l’ancienne", insiste Hannon, fan de "My Fair Lady", "The Sound of Music", et dont les "héros" ont pour noms notamment Cole Porter, Irving Berlin, Sarah Vaughan, Ella Fiztgerald. Un univers qu’Hannon s’est trouvé tout seul, quand on sait qu’enfant, à la maison, il baignait plutôt entre "pop à la mode, à cause de mon grand frère, et musique classique romantique, via mon père, qui jouait aussi du violon" .

Et les Monty Python ?, est-on tenté de demander au musicien qui partage avec eux un penchant pour le burlesque absurde. "J’adore. Je pense que la grande majorité des meilleures comédies du monde sont britanniques. Mais j’aime aussi et surtout l’acteur, scénariste et romancier Alan Bennett qui a commencé dans les années 60 et écrit des bouquins et des pièces de théâtre fantastiques. J’aime, dans son écriture, cette sorte d’empathie pour les autres. Ce sont peut-être des gens ridicules, mais traités d’une manière très compréhensive. J’espère lui ressembler un peu..." On acquiesce.

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous