Mardi soir, le festival Les Nuits Bota, grand-messe pop printanière, a pris ses quartiers pour la seconde fois dans une église, et non des moindres : la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule à Bruxelles. Au programme : "Sonic Lassus", une création co-produite par Le Botanique et l’ensemble Musiques Nouvelles, spécialisé dans la musique de création et connu notamment pour sa capacité à jeter des ponts entre classique et pop, entre musique et d’autres disciplines. Le spectacle, dont la première a eu lieu en octobre à la Collégiale Sainte-Waudru pour Mons 2015, se veut un hommage dynamique à Roland de Lassus (Mons 1532 - Munich 1594), un musicien et compositeur hors normes et surdoué, qui fut une véritable star à la Renaissance.

Le public est plus clairsemé qu’au concert d’An Pierlé (à l’église des Dominicains le 12 mai dernier), mais tout aussi attentif, curieux de découvrir ce projet original qui mêle des artistes classiques et pop, et alterne musiques religieuse et profane - sur des textes de poètes tels Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay...

Psaume slam, orgue rock

Sous la baguette de Jean-Paul Dessy, certaines des magnifiques mélodies de Roland de Lassus sont ici restituées telles qu’elles étaient chantées de son vivant, sous la forme de polyphonies vocales a cappella (par l’ensemble Ludus Modalis). Mais la plupart s’étoffent de nouveaux arrangements (cordes, percussions, théorbe ou luth) et de voix (belges et françaises) venues de la pop, du rock, du rap et de la chanson. Une belle palette, en l’occurrence, du chant tout en finesse de Mina Tindle à celui, grave et intense, de Daan, en passant par les écorchures légères et juvéniles de Laetitia Sheriff et de Saule (ce dernier s’avère touchant en voix de tête, séducteur dans «Fleur de 15 ans» et amoureux transi dans «Toutes les Nuits»). L’interprétation est en général assez (trop?) «classique», centrée sur l’émotion vocale de ces chanteurs et rehaussée de cordes qui, certes, donnent parfois aux compositions de de Lassus une ampleur cinématographique. Mais le concert est aussi ponctué d’interventions plus modernes et rythmées - qu’on eût aimé plus nombreuses. Le groupe Fugu Mango, équipé de percussions légères, assaisonne ainsi d’un trait de «tribal-pop» la chanson «Je l’aime bien». Le rappeur et comédien Pitcho livre un mémorable slam inspiré d’un «Psalmi Poenitentialis» qui l’a bouleversé. Qui l’eût cru, le solo d’orgue (de Xavier Deprez) est l’un des moments décoiffants, presque rock, du concert. De même que le final, vibrant et magnifiquement dramatique: Daan, accompagné de cloches tubulaires et d’envolées de cordes tendues, lance «Parents sans amis» en un intense «parlando», avant d’être rejoint par l’ensemble des chanteurs et musiciens.

De quoi compenser le petit goût de trop peu que peut laisser cette création originale. C’est un détail mais les éclairages, étouffés par la lumière du jour persistante, ne peuvent prendre toute leur ampleur. Et l’on aimerait par ailleurs (comme à l’opéra) disposer d’un livret contenant les textes des pièces interprétées sur scène. Une idée à creuser, peut-être, alors que ce «Sonic Lassus» espère, à présent, voyager sous d’autres cieux. En France notamment.