En 40 ans de carrière, U2 a accumulé des chiffres qui donnent le tournis : 22 Grammy Awards grappillés (un record!), 13 albums publiés – le 14e, "Songs of Experience" est annoncé à l'automne – , et pas moins de 170 millions d'exemplaires dispersés à travers le monde. Ce qui en fait l'un des groupes plus adulés depuis l'avènement des musiques populaires. De passage mardi dans le plat pays à l'occasion de la tournée-anniversaire de leur album "The Joshua Tree" devenu trentenaire, Bono et ses copains se produiront dans un stade Roi Baudouin comble. L'occasion de se rappeler pourquoi on les aime autant qu'ils nous insupportent.

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+ Une pochette mythique et des tubes à la pelle 

S'il est une pochette qui nous ait marqués ces dernières années au rayon rock'n'roll, c'est bien celle du 3e album de U2. En plus d'être bardé des deux titres les plus légendaires de la troupe – "Sunday Bloody Sunday" et "New Year's Day" pour ne pas les citer – , "War" (1983) est aussi resté dans les mémoires pour cet impressionnant regard. Celui de Peter Rowen, frère d'un ami de Bono nommé Guggi. Un visage d'enfant dur, profond et récurrent, puisqu'il revient à l'envi dans la discographie du groupe et qu'on le retrouve également sur les pochettes de l'album introductif "Boy", d'un best of et du EP "Three". Côté tubes, U2 n'a pas boudé son plaisir au fil de ces quatre dernières décennies, de ce "One" fiévreux au formaté "Beautiful Day", en passant par les boules à facettes de "Discothèque", la candeur de "Sweetest Thing" ou les guitares de "Hold Me, Thrill Me, Kiss Me, Kill Me" (issu de la B.O. de Batman Forever). Reste à y ajouter l'incontournable "Joshua Tree" (1987), 5e opus, album le plus vendu du groupe (25 millions) et de cette nouvelle tournée l'alibi, où l'on retrouve "Where the Streets Have No Name" et l'éternel "With or Without You". (N.Cap)

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- Un "Songs of Innocence" à oublier d'urgence 

Le dernier effort studio de la bande à Bono date d'il y a trois ans. Et ledit disque était loin d'être passionnant. "Songs of Innocence" est un album pop, formaté, quasiment sans risque concédé. Traversé d'un son ramenant le groupe à ses travaux eighties et de thématiques nostalgiques. De cette treizième plaque bardée d'hymnes FM émanent peu de notes électriques. Juste du U2 qui fait du (moyen) U2. Une légende qui n'a plus de rock que les verres fumés de son leader. La vieille garde s'offrait pourtant à l'époque un lifting teinté de jeunisme : avec un producteur dans le vent (Dangermouse), pas encore né le matin de 1976 où la bande de Dublin s'est formée ; une jeune et populaire invitée (Lykke Li) ; et une immense marque en guise d'associé (Apple, qui imposait le disque dans tous les téléphones estampillés de la pomme), synonyme de technologie et donc de modernité. Sur papier, c'était bien essayé... Pourtant, le bien nommé "Pop" (sorti en 1997) sonnerait bien plus dans l'ère du temps s'il sortait maintenant (pour nous, après celui-là, plus rien de très intéressant). Et cela n'empêche pas ces "Chansons de l'innocence" d'empester la naphtaline. (N.Cap) 

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- La "stadification" du rock

Le mélomane attentif ne peut être passé à côté du phénomène… On vous parle ici d'un changement que les moins de 20 ans ne peuvent sans doute pas connaître : la stadification du rock. Une tendance au gigantisme systématique et au recours outrancier à une débauche de pyrotechnie et d'effets, qui constitue aujourd'hui le fond de commerce de bien des mastodontes du rock contemporain. Sur l'autel des guitares gargantuesques, on a ainsi perdu bien des formations jadis chéries ou du moins un temps appréciées, comme Kings of Leon, Black Keys, voire Muse et Coldplay. Cette évolution malheureuse, U2 y a allègrement contribué, dans la foulée des collègues et pionniers du genre tels que les Rolling Stones, les Guns & Roses ou ACDC. Et Bono et ses sbires continuent d'écrire des hymnes pour buvette/stades aujourd'hui, d'où le choix du Roi Baudouin pour leur visite de ce mardi. (N.Cap) 

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+ The Edge, cœur de pirate 

En matière de gratteurs de cordes spectaculaires, on peut citer les bouclettes, le joli chapeau et la Gibson (EDS-1275) à deux manches de Slash (Guns & Roses) ; la casquette, la vindicte et le sourire de Tom Morello ; la classe et la virtuosité de John Frusciante… et le bandana du pirate The Edge. David Howell Evans, de son petit nom, a aujourd'hui 55 ans. Guitariste, pianiste et seconde voix du groupe, il en est sans doute le membre le moins irlandais, puisque c'est à Londres et de parents gallois qu'il naissait. Homme de foi et spiritualité, le bonhomme a bâti sa réputation sur une jeu de cordes à la fois basique, très mélodique et singulier. Des quatre du combo, c'est lui que l'on a toujours préféré. (N.Cap) 

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+ L'engagement de Bono 

Il y a quelques semaines, nous avions qualifié Coldplay de "multinationale du bon sentiment" en raison de l'engagement humanitaire du groupe et de son omniprésence dans les concerts de charité. Aujourd'hui, nous regrettons quelque peu de leur avoir attribué ce titre honorifique car il revient sans conteste à un autre artiste, celui que l'on pourrait baptiser sans crainte le "Pape de la bonne cause": Bono. Omniprésent sur la scène politique internationale, le chanteur/compositeur de U2 ne donne plus un seul concert sans aller préalablement déjeuner avec le chef de l'Etat visité. Dernier exemple en date, Emmanuel Macron, à qui l'artiste irlandais est venu vanter les mérites de son ONG "ONE" la semaine passée.

Ultra-médiatisé, Bono est un petit peu "LE" défenseur attitré de l'Afrique. Bon prince, il a laissé le Soudan à George Clooney, mais occupe le terrain pour le reste du continent qu'il a personnellement l'intention de délivrer de la famine et du sida. Sur le principe, rien de bien condamnable. Qu'une personnalité donne de la visibilité à une noble cause et parvienne à soutirer de l'argent aux chefs d'Etat à l'heure où l'Aide publique au développement voit ses budgets rétrécir à vue d'œil n'est pas une mauvaise chose. Que le chantre de la paix passe une série d'accords avec de grandes multinationales comme Starbucks ou Coca Cola pour que les bénéfices de certains de leurs produits soient en partie reversés au Fonds mondial de la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme peut fournir des résultats sur le terrain. Même si l'ami Bono en profite pour flatter son ego mégalo en se la jouant "champion des causes perdues" - quitte à poser dans la savane pour une pub Louis Vuitton - le bonhomme semble sincère. (V.Dau) 

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- Et son effet totalement contre-productif  

Malheureusement pour lui, pour nous et surtout pour les plus démunis, l'argent, le pouvoir et la bonne volonté ne masquent pas un manque patent de connaissance du secteur et des réalités qui contribuent à créer de la pauvreté. Bono est en effet un ardent défenseur du concept d'"Aide". Lisez, le don d'argent, de technologies ou de médicaments aux pauvres petits Africains. Or, comme l'explique très bien le documentaire "Poverty Inc" et comme l'ont clairement indiqué les dirigeants de plusieurs dizaines d'ONG spécialisées, l'Aide ne résout rien. Les pays qui souffrent d'une pauvreté endémique (en Afrique comme ailleurs) ont besoin d'éducation, d'activité, d'entreprises, d'opportunités économiques pour créer un cadre structurel viable et permettre à leurs populations de subvenir à leurs besoins. Envoyer dix tonnes de riz, c'est bien. Ca donne bonne conscience aux généreux donateurs, mais si ça tue le marché local du riz le résultat est, comment dire,… contre-productif.

 Comme le mentionnait un article publié par le "New York Times" il y a quelque mois: en faisant croire au monde entier que l'Afrique ne peut pas s'en sortir sans aide extérieure, Bono fait pis que mieux et convainc les décideurs de maintenir un système où l'on assèche économiquement le continent tout en lui jetant généreusement quelques poignées de dollars afin de faire bonne figure, sans régler quoique ce soit. Comme si cela n'était pas suffisant, ce cher Bono a eu l'excellente idée de réunir à deux reprises (1984 et 2014) le gratin des artistes pop rock pour chanter en cœur "Savent-ils que c'est Noël ?". Une merveille de chanson paternaliste et complètement à côté de la plaque, où l'on peut entendre, à propos des Africains, "Il n'y aura pas de neige en Afrique ce Noël. Savent-ils seulement que c'est Noël ?"… "Ce pays où rien ne pousse, où aucune pluie ni rivière ne coule"... "Nourrissez le monde, nourrissez le monde"... et au passage l'ego de Bono. (V.Dau)