A la veille des fêtes, c’était comme si tout Zagreb était dans les rues. Le temps exceptionnellement doux, l’absence de neige et le ciel bleu, aidaient bien sûr à ce que les habitants envahissent les rues commerçantes et les dizaines de restos en plein air, à peine chauffés. Zagreb est une très belle capitale, trop méconnue avec le "bas de la ville" commerçant, à l’architecture austro-hongroise et le "haut", escarpé, aux ruelles pleines de charme, avec leurs magnifiques églises baroques.

Capitale de la Croatie, elle a un riche passé culturel. Même sous Tito, Zagreb accueillait l’avant-garde. On se souvient ici d’y avoir vu Pasolini. Ces dernières années, le théâtre contemporain y a fait son apparition dans des lieux marginaux, mais depuis un an, il arrive au sein de la grande institution de Zagreb, forteresse jusque-là d’un certain conservatisme : le théâtre national croate.

Renouveau

On reste stupéfait de découvrir son bâtiment, énorme, construit en 1895 par des architectes viennois dans ce qui n’était alors qu’une petite ville de l’Empire.

Il y a un an une nouvelle directrice a été nommée, Dubravka Vrgoc, bien décidée à convaincre le public de s’ouvrir à des formes plus contemporaines.

La preuve de ce renouveau est là, ce 11 décembre, avec la première de l’opéra de Pippo Delbono, sur l’Evangile ("Vangelo" ou "Evandelsje" en croate). Pour cette grande production avec orchestre et chœur, elle s’est alliée avec le Théâtre Vidy-Lausanne dirigé par Vincent Baudriller, l’ancien directeur du Festival d’Avignon, avec le théâtre de Bologne et le Théâtre de Liège. Celui-ci présentera cet opéra-théâtre début 2017, à l’ORW.

Un opéra par Pippo Delbono est évidemment "secouant" pour un public traditionnel. Le metteur en scène italien devenu également réalisateur de cinéma, parle avec ses tripes, casse les récits habituels, met en valeur les déclassés du monde et la grandeur des éclopés. Il multiplie les questions plutôt que les réponses. Il préfère les doutes plus que les certitudes. Il n’a pas peur de mêler le mélo et le rire, le dérisoire et la beauté, la tendresse et le hurlement. Il ne craint pas d’apparaître brouillon pour mieux faire passer l’émotion crue.

L’autre pan de la sagesse

Pippo Delbono a grandi dans un monde catholique, de prêtres, d’encens, de processions. Devenu agnostique, il reste fasciné par "Jésus, un anarchiste qui a réussi". Et sa mère lui a demandé à sa mort de "parler, dans un spectacle, de l’Evangile comme cela, tu pourras délivrer un message d’amour".

Pour en parler, Pippo Delbono s’est plongé dans le monde des réfugiés et y a trouvé une joie paradoxale. L’Histoire l’a d’ailleurs rattrapé car pendant les répétitions au théâtre de Zagreb, avec une majorité d’acteurs croates, il y eut ces flux ininterrompus de réfugiés syriens qui ont traversé le pays.

De tout cela, Pippo Delbono a fait un spectacle encore en devenir. La musique est une composition originale d’Enzo Avitabile, comme une musique de film jouée par l’orchestre et chantée par un très bon chœur. Mais Pippo Delbono adore "casser" les choses pour nous les faire découvrir autrement. Il s’écrie en pleine musique, clame son amour de la liberté. Ou il vient entrecouper cette musique par des airs disco ou des lieder de Schubert. Un théâtre traversé par la folie quand elle est l’autre pan de la sagesse.

Son histoire personnelle

Au début, on voit la "Dernière Cène" sous forme de douze acteurs en tenues de soirée, comme chez Pina Bausch. Puis, il mêle à un récit des Evangiles son histoire personnelle : la femme lapidée, le sida, la mort. Il y ajoute ses films parfois pris au smartphone avec une belle séquence de réfugiés africains immobiles dans un champ de maïs ou la mer, la nuit, sous un phare tandis qu’une voix raconte le périple des réfugiés.

Pippo Delbono est omniprésent sur scène. Trop. Il devra épurer, se faire plus discret. Il n’a pas pu encore répéter autant qu’espéré. Le spectacle généreux et bouillonnant à son image, devra donc fortement se resserrer pour sa venue en janvier au Vidy-Lausanne dans une version sans orchestre, et pour venir à l’ORW début 2017 à l’invitation du Théâtre de Liège.