Musique / Festivals

Près de 200 représentations suivirent la création du "Roi Carotte" à Paris en 1872. Londres, New York ou Vienne s’en emparèrent ensuite. Pourtant, malgré ce succès, cet "opéra-bouffe féerie" signé Jacques Offenbach (pour la musique) et Victorien Sardou (pour le livret) tomba ensuite dans l’oubli complet. Au point de n’avoir plus été repris à la scène au XXe siècle, et jamais même enregistré. En cause, apparemment, la longueur du spectacle (six heures !) comprenant de nombreux passages parlés, mais aussi les coûts de production : cent vingt personnes sur scène et autant de costumes, plus une dizaine de décors…

L’anneau

Il est vrai qu’Offenbach et Sardou se sont déchaînés dans cette improbable histoire où le Roi (Fridolin XXIV) d’une principauté d’opérette est victime d’un putsch ourdi par une sorcière (Coloquinte) qui installe à sa place sur le trône une carotte flanquée, pour garde rapprochée, de quelques navets. Evincé du pouvoir mais surtout du cœur de sa belle, la Princesse Cunégonde, Fridolin partira à Pompéi pour y retrouver l’anneau de Salomon qui, seul, pourra annihiler le sortilège de Coloquinte, chantera aux Romains (en 79 de notre ère) les vertus du chemin de fer et s’enfuira juste avant l’éruption du Vésuve. Revenu à notre époque, il se fera chiper l’anneau par la traitresse Cunégonde (ralliée entre-temps à la cause légumineuse) mais, grâce à l’aide des fourmis et des abeilles, réussira à éliminer la sorcière et, du coup, à faire flétrir l’usurpateur. Il ne restera plus qu’à soulever le peuple sur les marchés (occasion de quelques délicieux chants politiques) pour renverser le régime de Carotte : le putschiste finira dans une râpe, et ses séides au cageot.

Victor Aviat, un nom à suivre

Déjà auteur de quelques mémorables productions des principaux ouvrages d’Offenbach, Laurent Pelly rêvait depuis longtemps d’exhumer ce "Roi Carotte". Dans la foulée de la publication d’une édition critique de la partition, le Belge Serge Dorny lui en a offert l’occasion en montant en son Opéra de Lyon cette nouvelle production raccourcie (il reste 2h15 de spectacle, mais on nous jure que les coupures n’ont qu’à peine visé la musique) qu’on retrouvera avec plaisir en DVD. Brillamment dirigée ici par le jeune chef français Victor Aviat (30 ans, premier opéra mais un nom à suivre assurément), la musique est superbe : du Offenbach de très belle facture, plein de verve et de légèreté, tour à tour féerique, comique ou romantique, mettant en valeur les chœurs (ici en grande forme) et les solistes. La distribution réunie (Beuron, Mortagne, Boulianne, Bou, Dennefeld…) est impeccable et, comme il se doit, entièrement francophone.

Un grand spectacle populaire

Mais la féerie est aussi visuelle. Dans un beau décor unique mais modulable (Chantal Thomas) de grandes bibliothèques mobiles qui se réagencent au gré des lieux évoqués, Pelly réussit un grand spectacle populaire et rythmé qu’on regarde avec jubilation, voire émerveillement. Aidé aussi par des dialogues percutants (resserrés et réécrits par sa complice habituelle, Agathe Mélinand), le Français confirme sa parfaite maîtrise des foules en folie, avec une direction d’acteurs remarquable, de la fantaisie à revendre et le ton juste dans la satire politique, sans lourdeur ni vulgarité. Ainsi cuisiné, tout le monde est fan de Carotte !

Lyon, Opéra, jusqu’au 1er janvier; www.opera-lyon.com