Musique / Festivals

ENTRETIEN EXCLUSIF

À PARIS

Un personnage comme il n'y en a pas deux. Un visage feuilleté de rides au milieu duquel trône un nez proéminent, qui surmonte un petit sourire en coin, vaguement désabusé. La cigarette n'est jamais loin, la voix caillouteuse non plus. Chez lui, l'économie du geste, rare pour un Transalpin, est compensée par l'expressivité extraordinaire du visage et du langage. Musicien chanteur, il a déjà semé son parcours de quelques pépites, «Come Di», «Via con me», «Gelato al limone», «Azzurro» ou «Sotto le stelle del jazz», avec son final en «I whisper I love you, I whisper I love you...» Et le nouvel album, «Elegia» regorge lui aussi de ce charme suranné si actuel, avec des titres comme «Sandwich Man», «Chissà», etc. Un album qui a mis un certain temps à venir, suscitant l'impatience de la part d''un public qui lui est fort attaché.

Par lassitude?

Non, j'ai passé mon temps à donner des spectacles, j'ai un public partout dans le monde, qu'il faut contenter. J'ai aussi travaillé sur le projet multimédia «Razmataz», et voilà, j'étais un peu paresseux à l'idée d'écrire, mais dès que je me suis remis au pianoforte, je me suis remis à l'écriture. Les doigts sur le clavier décident, puis viennent l'inspiration, les idées...

Comme on l'a vu dans le film «Razmataz», la peinture et le dessin prennent de plus en plus d'importance pour vous.

C'est un vice que j'avais toujours gardé secret, sans profiter de ma petite célébrité dans le monde de la musique pour me présenter comme un peintre. Mais, avec «Razmataz», j'avais l'alibi aussi musical: j'ai tout fait, moi tout seul, les dialogues, l'histoire, tous les dessins, les musiques, j'ai chanté moi-même en faisant deux, trois, quatre personnages différents. En italien, on dit «chi fa da se, fa per tre», qui fait tout seul fait pour trois, et je suis cette règle.

Que vous apporte le dessin par rapport à la musique?

La musique, c'est trop excitant, ça te laisse toujours un peu troublé. Le dessin, la peinture, c'est le relâchement. J'alterne.

Passionné de jazz, vous avez une grande collection de 78 tours...

Oui, j'ai une collection de disques anciens que j'avais achetés à l'époque où ils étaient très chers, et en plus ils ont le problème que ça se casse. Mais j'ai une belle collection, et, au point de vue critique, je me suis un peu occupé de toute l'histoire du jazz, mais mes préférences vont au jazz archaïque, années 10, 20, 30. Ces disques, je ne les écoute plus régulièrement, ils reposent tranquillement dans les tiroirs. Maintenant, avec le compact, c'est plus facile, mais la sonorité authentique n'y est pas tout à fait, c'est un peu plus faux.

Vous vous êtes arrêté un peu avant le be-bop ?

Non, j'aime beaucoup Dizzy Gillespie ou Charlie Parker, chapeau, parce que ce sont des génies de la musique, mais il y a quelque chose de décadent dans cette musique, je ne sais pas, quelque chose de trop calligraphique, de trop...

Intellectuel ?

Intellectuel peut-être, mais un peu faux, parce qu'on a changé les harmonies originelles, il y a quelque chose qui me dérange un peu. Disons que l'ancien langage du jazz était sensuel, très romantique du point de vue des mélodies et de l'harmonie, mais aussi, il y avait quelque chose de farouche et de sauvage dans le langage des instruments. Après, avec le bop, tout est devenu plus poli, plus aseptisé. C'est une impression à moi, hein, bien sûr.

Vos disques fétiches?

Les Hot Five de Louis Armstrong sont sacrés, avec les Hot Seven. Quand le critique français Hugues Panassié a fait son livre «L'anthologie des meilleurs disques de jazz», il a choisi pour chaque musicien les disques qu'il pensait être les meilleurs, mais quand il est arrivé au chapitre Armstrong, il a dit «tous». Je suis absolument d'accord. Ils sont deux dans le cas, Louis Armstrong et Art Tatum, on ne peut rien enlever.

Tatum vous a influencé?

Je suis amateur au piano, je n'ai pas de technique, je vous assure... Mes influences essentielles sont Jelly Roll Morton, Fats Waller, Earl Hines, Teddy Wilson et Art Tatum, ce sont les cinq plus grands à mon avis. Peut-être que celui qui donne l'influence la plus forte est Earl Hines.

Vos textes sont souvent empreints de mystère assez surréaliste.

Le surréalisme en peinture ne m'intéresse pas trop, je pense plutôt comme un expressionniste. Mais dans ma technique d'écriture certains moments sont très réalistes, d'autres très abstraits. Il y a aussi quelque chose d'énigmatique, parce que je suis passionné par les jeux d'énigmes, beaucoup, depuis longtemps. J'en ai créé moi-même d'ailleurs. Il y a quelque chose qui m'amuse là-dedans, qui me donne un peu le sens de la création, rien d'extraordinaire, mais ça fait une bonne compagnie, sympathique.

Vos textes sont dès lors lisibles à plusieurs niveaux...

Oui, je n'aime pas faire violence à mon public en donnant des messages ou des certitudes. J'aime que ma liberté passe au public et reste vive dans celle du public. Chacun doit rêver et comprendre selon ses expériences et sa sensibilité.

Quelle idée avez-vous de votre public ?

J'ai remarqué que, même au-delà des barrières de langues, mon public reste un peu le même, des gens généralement plutôt cultivés, très jeunes ou âgés, qui sont curieux de choses artistiques, mais surtout - c'est leur point commun - ils ne sont pas esclaves de la mode, ils vivent dans la liberté absolue de prendre les choses de l'art.

Vous chantez l'Amérique du Sud, l'Inde, la Chine, sans être un grand voyageur.

Avec la tête, beaucoup... C'est typique des artistes du XXe siècle, le sens de l'ailleurs, une forme de pudeur de ne pas vivre des histoires pouvant être dans notre vie quotidienne, et tout porter sur une scène, un théâtre lointain, exotique peut-être, qui change et qui donne une autre dynamique.

Qu'est-ce qui a décidé de votre carrière musicale?

A la fin du lycée, j'aurais voulu être médecin. Mais ma famille était une famille de notaires, de gens qui s'occupent du droit, alors, pour des raisons pratiques, j'ai décidé de faire des études pour devenir avocat. Or, en même temps, j'avais la passion de la musique, j'ai commencé en faisant du jazz, en jouant du vibraphone. Je cultivais cette passion. A un certain moment, j'ai vu que je pouvais aussi gagner ma vie comme cela, alors, dans la bataille, c'est la vie artistique qui a gagné.

Et maintenant vous faites aussi du vin...

Le vin, je le fais seulement pour nous, en famille, et quelques amis, c'est une terre très bonne chez nous, j'ai un vin rouge à base de barbera et de cabernet sauvignon.

Heureux ?

Un peu mélancolique, mais en tout cas j'ai de la chance, je le reconnais.

Album «Elegia», Atlantic/Warner Music

En concert ce jeudi au Cirque royal de Bruxelles (complet).

© La Libre Belgique 2005