Aussi doux de plume que fort en gueule, Pierre Lapointe désarçonne. Le chanteur, compositeur et musicien québécois est une crème, un artiste complet, sensible et délicat, aux textes bien souvent sublimes. Le personnage, lui, est redoutablement frontal. Lorsque nous le rencontrons dans un coin de l’Archiduc (café mythique de Bruxelles) en décembre 2019, le garnement né sur les rives du lac Saint-Jean est prêt à en découdre. À 39 ans, au sommet de sa confiance, Pierre est chez lui à Bruxelles et Paris. On l’aime, tant mieux. On le déteste, tant pis. Les artistes qui lui ont fait confiance (Patrick Bruel, Clara Luciani…), eux, n’ont jamais eu à le regretter. "Bruxelles ressemble beaucoup à Montréal", lance-t-il en jetant distraitement un œil à la rue Dansaert. "C’est une belle ville laide (rires). Toutes deux me font du bien parce qu’elles bougent, artistiquement. Il y a une vitalité, un courage comparable à celui des grandes capitales. J’aime ces petites grandes villes."

Polymorphe, doux-amer et hyperproductif, avec ses onze albums publiés en quinze ans, l’auteur vit de mouvement, de poésie et de liberté. "Je n’invente rien, mais j’ai le sentiment de faire vivre les choses", dit-il en référence à cette chanson francophone traditionnelle qu’il aime tant, tout en refusant de la figer dans son passé. "Quand je disais aux gens ‘on peut tout faire avec la chanson française’, ils me répondaient souvent ‘non, le français ne sonne pas bien en rock ou en pop’. J’avais simplement envie de répondre : ‘Ça, c’est parce que vous êtes juste paresseux et que vous ne prenez pas le temps de bien en travailler les sonorités.’ Vous savez qui a fermé la gueule de tout le monde ? Stromae, parce qu’il a fait de la chanson sans s’y enfermer. Il a conservé sa propre liberté. Stromae, c’est Brel plongé dans l’eurodance des années 1990." Pierre Lapointe, lui, se voit comme le rejeton maléfique de Léo Ferré, Robert Charlebois, Ariane Moffatt et Kurt Vile, mais, plus encore, comme le résultat de ses propres idéaux.

À quel moment l’artiste dépasse-t-il ses influences pour créer quelque chose de personnel ?

La responsabilité de l’artiste, c’est de se nourrir tout en ayant une personnalité suffisamment forte pour endosser un projet. À l’adolescence, sans savoir que je vivrais de la musique, je sortais un dessin et une mélodie par jour. Je traçais des lignes, et je me souviens de m’être dit : "Le jour où tu traceras une ligne au milieu de quinze autres lignes, dessinées par quinze personnes différentes, et que tout le monde ira vers la tienne sans le savoir, tu seras artiste." Le charisme ne s’invente pas, mais ça se travaille. Il faut l’assumer, être rigoureux. On aime ce que je fais ou non, mais on ne peut pas dire que c’est de la merde, parce que je travaille dur, tout le temps, sans être figé par la peur.

Vous avez sorti trois albums entre 2017 et 2019, ont-ils une source d’inspiration commune ?

Oui, parce que tous les trois ont été écrits et enregistrés au même moment. Je n’allais pas bien, à l’époque, et je n’avais pas envie d’aller mal. Alors je me suis dit "T’aimes ton métier, t’aimes tes amis, trouve-toi une raison de retrouver goût à la vie." Au lieu de ne rien faire ou de pleurer sur mon sort, j’ai commencé à écrire des textes durant mes longues nuits d’insomnies. Puis j’ai envoyé ces textes aux gens, je suis passé chez eux, et toutes ces collaborations sont nées.

Tout cela serait donc une forme d’exutoire ?

Non, plutôt une forme d’idéalisme. Je fais tout ça parce que je trouve la vie laide, les gens cons, l’humain absolument déprimant et la société aussi. Quand c’est comme ça, soit tu t’acharnes sur ce sentiment tout le temps, tu deviens gris et tu envoies chier tout le monde, soit tu crées du beau pour essayer de contrebalancer le moche, trouver un but à ta vie, rencontrer des gens qui te réconcilient avec l’humain. L’important, pour moi, c’est de créer du mouvement. Quand je ne vais pas bien et que j’écris, je ne vais pas mieux, mais je crée du mouvement, et ça part dans tous les sens : ça peut être se bourrer la gueule, baiser avec des inconnus, cuisiner comme un fou, apprendre une nouvelle langue ou faire du sport, mais, toujours, rencontrer des gens.

Vous semblez plein d’aplomb et de certitudes, qu’est-ce qui vous effraie ?

La seule peur que je pourrais avoir, c’est de m’emmerder, mais je fais tout ce qu’il faut pour que ça n’arrive pas. La peur, ça stagne, ça paralyse. Moi, je trouve l’humain intelligent et beau quand il se met devant le miroir et qu’il se dit "je ne suis pas aussi beau et intelligent que je le voudrais mais je ne dépose pas les armes". Il ne se fige pas, mais regarde autour de lui et se dit "je ne suis pas tout seul, les gens sont beaux et intelligents, je vais aller vers les autres, essayer de trouver des réponses".

L’amour est omniprésent dans vos textes, est-il à la base de tout ce que nous faisons et ressentons ?

L’amour est un moyen à disposition de l’humain pour l’aider à se comprendre. On projette quelque chose sur l’autre parce qu’il nous aide à répondre à une série de questions. Je pense que la volonté la plus profonde de l’Homme, c’est d’exister dans les yeux de l’autre, ça nous donne le sentiment d’être présents dans cette vie éphémère.

On n’existe plus quand l’autre n’est plus là ?

L’amour est comme la vie, des fois c’est triste, des fois c’est joyeux, des fois c’est beau, des fois c’est laid, des fois ça fait du bien, des fois ça fait du mal. Et, excuse-moi, mais la douleur, elle va de toute façon venir (rires). Moi, ma façon de penser c’est : "Écoute, un des deux va avoir plus mal que l’autre, un des deux va avoir le rôle du salaud et, in fine, un des deux va mourir. Toutes les issues sont tristes." À partir du moment où tu comprends ça, tu peux vivre sans crainte. Moi, je n’ai plus peur de rien depuis longtemps. Même de me prendre un bide sur scène. J’ai rempli trois fois d’affilée la Maison symphonique de Montréal, il y a quelques années. Quatre jours plus tard, je me faisais lancer des bouteilles à la figure en première partie de Stromae. Si tu as fait la paix avec ton image, ça n’a rien de grave.

"Pour déjouer l'ennui" ***

Souvent, je suis seul, au piano, commente Pierre Lapointe. Plein de choses flottent au-dessus de ma tête, mais je ne peux pas les voir. Alors j’essaie d’en attraper quelques-unes à l’aveugle, j’ouvre ma main, et ce que j’y trouve décide de tout : y aura-t-il un refrain, des paroles, de la joie, de la tristesse ? Je ne réfléchis jamais à tout cela, c’est physique."

Certains récits relèvent du vécu, d’autres non. Tous sont sublimés par la douce poésie des mots de l’auteur, son sens inné des mélodies simples, la délicatesse de ses arrangements. Écoutez donc "La plus belle des maisons" ou "Un cœur qui saigne", chansons de rupture, de douleur, de questionnement, dont ne ressortent qu’une infinie tendresse et une observation d’une confondante justesse.V. Dau

Pierre Lapointe, "Pour déjouer l’ennui" (Sony), sorti le 18 octobre 2019.

"Chansons hivernales" **

Pierre aime un homme, le chanteur québécois le glissait déjà subtilement dans les compositions de Pour déjouer l’ennui. Sa famille, elle, n’a pas compris cette "belle annonce heureuse qu’il espérait contagieuse". "Je reste le même qu’avant", chante-t-il donc sur "Papa, maman", "mais vous, qui êtes-vous maintenant ?"

C’est l’un des rares moments de spleen de ces Chansons hivernales, moins intimes et nettement plus festives que ses précédentes livraisons. Faux misanthrope, vrai cœur tendre, l’auteur québécois célèbre ceux qui l’entourent avec une joie sincère. Les ronchons de carrière tiqueront sans doute face à ces bons sentiments totalement assumés. Le concept même d’album de Noël nous donne à nous-même envie de nous étouffer avec une guirlande, mais tout concept a sa beauté quand il est traité avec intelligence et simplicité. La plume de Pierre Lapointe est toujours affûtée par ce regard, juste et pertinent. On est à deux doigts de reprendre un peu de bûche et de rester pour la soirée.V.Dau

Pierre Lapointe, "Chansons hivernales" (Sony), sorti le 20 novembre 2020.