CRITIQUE

Debout, une jambe en avant, l'autre en arrière et le tronc qui oscille en rythme: telle est la position adoptée par Bob Dylan durant les deux heures de concert, mercredi soir, à Forest-National. Faisant une nouvelle fois honneur à son imprévisibilité proverbiale, Robert Allen Zimmerman a surpris ses fans, habitués, ces derniers temps, à le voir prostré autour de sa guitare. Plus question de cela aujourd'hui: à 62 ans - il est né le 24 mai 1941 à Duluth, Minnesota -, l'ex-pape des hippies adopte une position d'attaque, et dirige de quelques mouvements de la tête ou de la main un solide quartette.

Un maximum de choix

Là aussi, l'on s'était résigné à ne se mettre sous la dent que des orchestres un peu ric-rac. Ici, pas du tout! Dylan est à la tête d'un quartette à la hauteur d'une oeuvre qui mérite tous les égards. Dans cette oeuvre, le plus célèbre songwriter américain n'a qu'à puiser selon son humeur. Durant cette tournée, il fonctionne avec un fond de stock d'une cinquantaine de titres, certains revenant plus souvent que d'autres, comme «Summer Days» ou «It's Alright, Ma (I'm Only Bleeding)», certains apparaissant pour la première fois dans la tournée («The Wicked Messenger»).

Ce dernier titre est tiré du disque «John Wesley Harding» (1967), à l'instar du célébrissime «All Along the Watchtower». Trois autres disques sont ainsi à l'honneur, et c'est amplement mérité, car ils datent de l'époque de gloire, au coeur des années soixante: «Highway 61 Revisited» (30 août 1965), avec le titre éponyme et «Like a Rolling Stone»; «Blonde on Blonde» (1966), avec «Stuck inside of Mobile with the Memphis Blues Again» et «Visions of Johanna», ainsi que, surtout, «Bringing it all Back Home» (1965), qui récolte trois titres: «Maggie's Farm», «It's Alright Ma (I'm Only Bleeding)» et «It's All Over Now, Baby Blue». Mais certains titres, excellents, peuvent aussi venir d'albums mineurs, tels «Cat's the Well» extrait de «Under the Red Sky» (1990) ou «Love Sick», tiré du très oubliable et d'ailleurs fort oublié «Shot of Love» (1981).

Et Monsieur Dylan s'en donne à coeur joie dans cette grande orgie de chefs-d'oeuvre, sollicitant à l'extrême ses muscles vocaux écorchés. Parfois, ça couine un peu. La plupart du temps, cette voix caverneuse et sa nasalité de réputation internationale lui confèrent un air assez effrayant, voire menaçant. Une voix de grand méchant Zim prêt à dévorer sa ration quotidienne de chaperons rouges.

«Highway»... to heaven

Pourtant, il est très à l'aise, là, derrière son petit clavier, et semble très heureux de la prestation de ses accompagnateurs. Sous leurs airs de desperados, les quatre sidemen assurent leur part de travail, n'hésitant pas à augmenter le voltage. Cela donne, par exemple, un «Highway 61 Revisited» de roadmovie, rageur, avec six solos de guitare incisifs, les deux guitaristes se répondant du tac au tac, pour conclure comme un gros blues qui tache.

Aux six cordes électriques ou - souvent - acoustiques, à la pedal steel comme à la slide, Larry Campbell se distingue, mais Freddie Koella n'est pas en reste. Devant leurs prouesses, l'on a même vu Bob Dylan sourire, oui, sourire, et large encore bien, lui qui se promène une réputation de caractère de cochon amplement méritée. Le fait est que ça roule bien, et Dylan rocke comme il n'a peut-être jamais rock'n rollé, d'un rock enraciné dans le blues, le folk ou la country.

En fait, il ne réussit peut-être plus de disques flamboyants et ne flirte plus avec les hit-parades - de sa génération, qui le fait encore? Mais en concert, qu'est-ce qu'il donne, le Zim Zim, et qu'est-ce que c'est bon.

Tous les albums importants cités plus haut, ainsi que d'autres, de la trempe de «The Freewheelin' Bob Dylan», «Another Side of Bob Dylan», «Blood on the Tracks», ou «Nashville Skyline» ressortent en disque compact remasterisé chez Columbia/Sony. Pour ceux qui n'ont plus ou pas de vinyles, ça vaut vraiment le coup.

© La Libre Belgique 2003