Après un mercredi en dilettante, le Pukkelpop 31e du nom prenait réellement son envol ce jeudi. Et nous peinions quelque peu à trouver nos marques habituelles au détour d'un site fortement repensé et réaménagé. Dans le Club, désormais situé où se dressait jadis le vrombissant Shelter, tournoie la jupe et s’égosille l'androgyne Ezra Furman en ce début d'après-midi. L'habituelle terrasse à ciel ouvert qui prolonge la Boiler Room s'est arrondie, et offre depuis son centre un son vraiment bluffant. Deux scènes supplémentaires – la Booth et la Lift – ont également été installées et le périmètre, s'il s'est un tantinet élargi, déborde de (très) jeunes gens énergiques prêts à en découdre jusqu'aux petites heures du samedi.

Au menu, beaucoup de rap US en cette seconde journée. Même si le jeune et prometteur Mick Jenkins, responsable de notre venue dès midi, nous posait un lapin d'emblée. On finit par s'habituer. Plus tard, ce sont les fines lames de Flatbush Zombies qui tiraient leur épingle et mettaient une sympathique déculottée aux pâles Underachievers qui les précédaient. Sur base des leurs travaux respectifs, nous aurions été tenté de parier l'inverse, mais l'énergie déployée par le petit nerveux Meechy Darko, la technique infaillible du grand Erick Arc Elliott et le flow implacable du barbu Zombie Juice furent sans commune mesure avec le playback mollasson de leurs camarades new-yorkais. Dans leurs foulées, Big Sean, lui, s'en tirait avec les honneurs et le plus de suffrages à l'applaudimètre.

Avant, l'arrivée de la star du soir Rihanna, la grand messe limbourgeoise s'offrait néanmoins un fort appréciable détour rock'n'roll aux bons soins de la doublette the Kills, toujours aussi sensuelle qu'efficace sur les planches. Forts d'une dernière plaque aux guitares un rien plus lourdes, les deux comparses n'ont rien perdu de leur complicité en scène mais se cherchent moins physiquement qu'auparavant. Ce qui par contre n'a pas changé c'est l'utilisation de la boîte à rythmes, et cela même si le duo s'est élargi d'un homme au synthé et d'un second à la batterie. Sur la plaine, le soleil s'est lentement couché et tous attendent déjà de pied ferme sous leurs umbrellas.

Une attende qui fut longue... Très longue. Comme toute starlette qui se respecte, Rihanna entrait dans la lumière et sous une curieuse pleine lune rousse avec une petite heure de retard. Maxi tunique blanche, micro short en jeans, lunettes à la Kurt Cobain et charisme XXL. L'icône de 28 ans crève l'écran. A la fois glaciale et brûlante, hypnotique et synthétique. Même pas désolée, la diva de la Barbade avance sûre d'elle et tout sourire en enchaînant des mouvements amples, comme si elle flottait au ralenti. Si quelques huées résonnent ci et là à travers la foule, la complainte s'évapore dès "Stay" et ses premiers accords. C'est le propre des grands et des numéros 10, qui agacent aussi facilement qu'ils ne mettent tout le monde d'accord.

Contrairement aux prestations données en salles tout au long de ce Anti World Tour, la demoiselle n'a pas retourné sa garde-robe. Et lorsqu'on fait défiler les clichés des précédentes dates, on ne peut s'empêcher de le regretter. Mais on eut droit néanmoins à toutes les facettes de sa discographie et se sa personnalité. L'amoureuse éconduite ou implorée d'entrée ("Stay", "Love the Way you lie"), l'amazone enflammée ("Sex with Me"), la catin enragée ("Pour it Up", "Bitch Better Have my Money"), l'héroïne papier glacé ("Desperado)", la fashionista ("Umbrella"), la reine du dancefloor ("We Found Love"), la rude girl caliente ("Work")... Le spectacle était également à trouver à ses côtés, dans les mouvements de bras vertigineux de ses incroyables danseurs et leurs pas chassés. Avant un final grandiloquent de la chaleur moite de "Needed Me" aux guitares eigthies de "Kiss It Better", en passant par l'éclatant "Diamonds".

Beaucoup ont critiqué l'emploi du playback, pourtant monnaie-courante au rayon mainstream pop, et cependant utilisé ici avec parcimonie. La voix de Rihanna s'est bel et bien fait entendre ce soir-là, et montra même quelques fragilités par endroits. Là où Queen B inonde son audience de pulpe et de générosité, Rihanna, elle, survole la foule en lui jetant des sourires de mauvaises filles à l'envi. Quoi qu'on en dira, la furie barbadienne dévore trois Beyoncé au petit déjeuner quand elle est dans cette forme-là. Et a déjà dix doigts de pieds sur le trône. ​