Musique / Festivals

Huit ans après y avoir déjà incarné le même rôle, Anne-Catherine Gillet campe actuellement une Musetta idéale à la Monnaie. Ce retour sur les planches de la scène lyrique nationale n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt : c’est hors de nos frontières, et tout particulièrement en France, que la soprano wallonne mène aujourd’hui sa carrière. En témoignent trois DVD où elle figure en bonne place aux côtés des plus grands, trois DVD d’opéras français récemment donnés à Paris (et dont on a pu voir les captations sur l’une ou l’autre chaîne de télévision). Et, dans chacune de ces productions, la rencontre entre un chef amoureux de musique française et un metteur en scène jouant la carte de la tradition plus ou moins éclairée, plutôt que de celle de l’actualisation plus ou moins inspirée.

En juin 2009, "Carmen" revenait sur la scène de l’Opéra-comique, le lieu de sa création. Jérôme Deschamps, maître des lieux, avait eu le nez fin en confiant cette production à deux Anglais : l’ex-baroqueux John Eliot Gardiner et Adrian Noble, ancien patron de la Royal Shakespeare Company. Le premier rend à la partition de Bizet sa vivacité et sa subtilité par la grâce des instruments anciens de son Orchestre révolutionnaire et romantique, et son Monteverdi Choir reste, quel que soit le répertoire abordé, un des plus beaux et des plus puissants chœurs existants. Quant à Noble, plaçant l’action dans un décor ingénieux de Mark Thompson (un hémicycle utilisable sur plusieurs niveaux) et dans les belles lumières ocre de Jean Kalman, il réussit le tour de force de faire ressentir la chaleur moite de l’Andalousie sans jamais tomber dans les clichés, et de donner le parfum de la sensualité sans jamais tomber dans la vulgarité. Il faut dire qu’il bénéficie d’une Carmen de rêve, physiquement, théâtralement et vocalement, en la personne d’Anna Caterina Antonacci. Elle est, en outre, bien entourée par le Don José d’Andrew Richards (qui sera Parsifal fin janvier à la Monnaie), Nicolas Cavallier (un habitué de l’ORW, époque Grinda) en Escamillo et, justement, Gillet qui donne une substance rare au personnage souvent falot de Micaëla. Cette "Carmen" est publiée sur le nouveau label Fra Musica, fondé par François Roussillon, déjà réalisateur de nombreux DVD lyriques et qui a décidé de lancer sa propre collection, à la présentation extrêmement soignée : chaque coffret comprend un livret richement illustré, et l’opéra est accompagné d’un making of plein de riches interviews.

C’est d’ailleurs aussi Fra Musica (où l’on annonce également la belle "Etoile" de Chabrier, dirigée aussi par Gardiner, et avec, une fois encore, Anne-Catherine Gillet !) qui propose la captation, réalisée en septembre 2009 sur la scène du Palais Garnier, de la rare "Mireille" de Gounod. Une production qui ouvrait la première saison de Nicolas Joël à l’Opéra de Paris et qui se voulait manifeste - musical et esthétique - de ce que serait le règne du successeur de Gérard Mortier. Manifeste musical par le choix de l’ouvrage, bien plus rare que le "Faust" du même auteur, rendu ici à sa vérité musicologique et servi par une affiche presque idéale : Marc Minkowski, autre baroqueux d’origine, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, la soprano Inva Mula, émouvante et le plus souvent très fiable dans l’écrasant rôle-titre, et le jeune et élégant ténor américain Charles Castronovo dans celui de Vincent. Le reste du plateau, jusques et y compris les petits rôles, est également soigneusement choisi - autre marque de fabrique de Joël - avec, chose appréciable pour un opéra français, des chanteurs francophones : à nouveau Cavallier (Maître Ambroise) et Gillet (Vincenette), mais aussi Alain Vernhes (Maître Ramon), Franck Ferrari (Ourrias), Sylvie Brunet (Taven), Amel-Brahim Djelloul (Clémence) ou Sébastien Droy (Angeloun).

Côté scénique, on est un peu moins gâté : la mise en scène, signée par Joël lui-même frise le conservatisme et, bien que forts beaux, les décors d’Ezio Frigerio frôlent la carte postale, d’autant que la direction d’acteurs - conséquence de l’état de santé délicat du metteur en scène à ce moment ? - marque plus d’une fois le pas. Mais les productions scéniques de "Mireille" sont si rares, surtout en DVD, que les amateurs auraient tort de bouder leur plaisir.

Enfin, toujours en provenance de l’Opéra de Paris (mais cette fois sur la scène de l’Opéra Bastille), un "Werther" publié chez Decca, parce que la firme anglaise est le label du titulaire du rôle-titre : Jonas Kaufmann, admirable Werther à la voix suave et puissante. Le plateau est, ici, encore quasiment idéal, puisqu’on retrouve autour de lui d’excellentes voix francophones (mais la diction française du ténor allemand est remarquable aussi) : Sophie Koch (Charlotte), Ludovic Tézier (Albert), Alain Vernhes (Le Bailli) et, ici encore, une excellente Anne-Catherine Gillet dans ce rôle de Sophie qu’elle connaît si bien (et qu’elle reprendra, sans doute pour une dernière fois, dans la nouvelle production que mettra en scène Rolando Villazon fin janvier à Lyon). Expert par excellence de la musique française, Michel Plasson dirige superbement. Quant à la mise en scène (initialement créée au Covent Garden de Londres), elle est l’œuvre du cinéaste Benoît Jacquot qui signe également une captation passionnante et novatrice (caméras en coulisse filmant les entrées des personnages, caméra placée dans les cintres au-dessus des chanteurs, usage fréquent du gros plan ). Avec, ici encore, une lecture scénique fidèle, mais jamais poussiéreuse, d’une sobriété qui mène à l’essentiel.

Carmen : 2 DVD Fra Musica FRA004, 2h10 minutes, Harmonia Mundi

Mireille : 2 DVD Fra Musica FRA002, 2h32 minutes, Harmonia Mundi

Werther : 2 DVD Decca 074 3406, 2h42 minutes, Universal