ÉVOCATION

Ce soir, cela ne rigole plus. Johnny Hallyday, seule star francophone à pouvoir s'offrir une tournée de 24 stades, arrête sa caravane à Bruxelles, stade Roi Baudouin alsteblief. Bruxelles, et la Belgique en général, ce n'est pas rien pour celui que, quand on l'aime, on appelle familièrement Johnny: en 1961, à l'âge de 18 ans, il a renoncé à sa nationalité belge pour devenir Français à part entière. N'empêche, qu'est-ce qui peut bien lui passer dans la tête, lorsqu'il revient sur la terre natale de son père, ce Léon Smet qui l'a froidement abandonné lorsqu'il n'avait que quelques mois? Du coup, en 1971, le petit Jean-Philippe Smet devenu Johnny Hallyday hurle «Fils de personne». Deux ans auparavant, c'était: «Je m'appelle Jean-Philippe Smet / (...) Je suis né dans la rue / Par une nuit d'orage / Oh oui, je suis né dans la rue...»

S'il est très peu auteur et compositeur, il a tout de même un répertoire de quelque 900 chansons derrière lui, la plupart créées ou adaptées pour lui par les meilleures plumes. Parmi ces chansons, nombreuses sont celles qui nous disent quelque chose de lui, dévoilent un coin de sa personnalité ou de sa vie.

Alors, qui es-tu Johnny? Ce jeune fou, banane de rock'n roller, qui se roulait par terre en se prenant pour Elvis Presley, provoquant le scandale au sein des bonnes familles? Celui qui, cheveux longs mais pas idées courtes, se présentait, fin 79, bardé de cuir et les yeux maquillés de bleu en hurlant «Quoi ma gueule, qu'est-ce qu'elle a ma gueule»? Ou encore celui qui, méché de blond, le bouc taillé court et le regard d'un azur toujours aussi pénétrant, vend à nouveau des disques par camions et rameute toutes les générations pour chanter avec lui «Que je t'aime»? Une chose paraît sûre: toute la musique qu'il aime, elle vient de là, elle vient du blues, «J'y mets mes joies, j'y mets mes peines, et je le chanterai toujours»

Une constante tout de même: sur plus de quarante ans de carrière, la trajectoire musicale suit trois lignes de force. Au rock'n roll, il reste fidèle depuis son premier 45 tours, «T'aimer follement», paru le 14 mars 1960, deux mois avant «Souvenirs, souvenirs». La ballade est là, elle aussi depuis les débuts («Retiens la nuit); avec le temps, elle deviendra poignante, voire osée. Et puis il y a les concessions aux courants du moment: au début, c'est le twist avec «Let's Twist Again» repris à Chubby Checker. Des concessions, il y en aura d'autres, et elles ne seront pas toujours aussi réussies... Quand il jette un regard dans le rétro, Johnny lui-même voit un avant et un après 68: «En 1968, du statut d'idole, je passe à celui de marginal. Ce n'est plus l'époque pour chanter «Tutti Frutti». Le monde est en train de changer, alors pourquoi pas lui? Il a vu Jimi Hendrix à Londres, l'a fait venir en France et a adapté son «Hey Joe». Il chante le «San Francisco» ou «Jésus-Christ est un hippie». Il signe trois de ses meilleurs disques, «Johnny Hallyday», «Vie» et «Flagrant délit», la plupart enregistrés à Londres dont certains avec... Bobby Keys et d'autres musiciens de session des Rolling Stones.

Protéiformes et chaotiques, ces disques sont surtout démiurgiques: un homme en sort, le Johnny Hallyday que l'on connaît encore aujourd'hui, qui se complaît dans son rôle d'homme seul, blessé, lâché par toutes les belles, c'est «Je suis seul», «Le chanteur abandonné», «Elle m'oublie», «Le maudit», «Le survivant». Depuis la fin des années septante, ce personnage est en quelque sorte statufié. Légion d'honneur, mariage avec Nathalie Baye, tournage avec Godart, concert sur le pont du porte-avions Clémenceau, nombre record de «unes» de Paris-Match. Une institution.

Ce personnage, et c'est ce qui assure en partie sa popularité dans la durée, ce personnage n'est pas très loin de la réalité. «Le survivant». Des galères, financières, amoureuses et autres, il en a connu. Au retour de son service militaire, les Beatles et les Stones monopolisent l'attention du public. Malgré un mariage d'amour avec Sylvie Vartan, le 12 avril 1965 à Lonconville, dans l'Oise, Johnny tente de se suicider le 10 septembre de la même année. Il s'en remet avec «Noir c'est noir».

Même galère au début des années 80, où il semble totalement en décalage avec le punk et le disco. Sa recette? Monter sur scène pour rattraper son public à la force de cette voix forgée à la Gitane. Ce sera le Palais des Sports de 1982 et le show à la Mad Max. Dépassé au milieu des années 80, l'ami Jojo? Michel Berger («Rock'n roll attitude»), Jean-Jacques Goldman («Gang») et Etienne Roda-Gil («Cadillac») lui ouvrent la porte d'accès aux jeunes, quitte à se conformer un peu trop à l'idée que l'on se fait du personnage, à boulonner sa statue.

Remonter sur scène, c'est bien, mais encore faut-il y tenir. En 68, à Johannesbourg, il se casse une jambe en tombant dans la fosse d'orchestre, mais termine la tournée africaine avec un plâtre. Le 14 août 1980, il est victime d'un malaise sur scène. Le 8 janvier 1985, il tombe en syncope sur la scène du Zénith. Quatre jours plus tard, il est à nouveau au Zénith.

Tout Johnny n'est pourtant pas dans ce perpétuel petit jeu de phénix. Il a, comme nous tous, «Quelque chose de Tennessee». «Ce désir fou de vivre une autre vie» ? «Cette force qui nous pousse vers l'infini» ? Johnny n'a-t-il jamais été aussi proche quand il chante «A force de briser dans mes mains des guitares, sur des scènes violentes sous des lumières bizarres... J'ai oublié de vivre, ah, j'ai oublié de vivre.» Il est né dans la rue, peut-être, il a oublié de vivre, peut-être, mais, à 60 ans depuis 3 jours, Mr Hallyday force encore l'admiration. Comme il dit, «j'ai toujours su me ressaisir lorsqu'il le faut. En tant que chanteur, on se doit de bien se présenter face au public». Après cela, comment s'étonner qu'il soit tujurs là?

© La Libre Belgique 2003